Module 0.2

0.2.4 Augmentez vos connaissances !

La spécialisation des fonctions de communication publique

Par Michel Beauchamp

À partir du début du XXe siècle, les médias deviennent de véritables entreprises industrielles dont la croissance s'accompagne d'une spécialisation et d'une institutionnalisation des fonctions de communication, c'est-à-dire de l'apparition de nouveaux professionnels de la communication et de nouvelles institutions spécialisées en communication.

Le journalisme

Dans les médias d'information, la presse en particulier, le métier de journaliste connaît des changements importants à l'occasion desquels il s'enrichit de fonctions nouvelles tout en laissant à d'autres institutions certaines activités qui traditionnellement lui incombaient. Au milieu du XIXe siècle, en effet, le terme journaliste a peu de traits spécifiques et s'applique donc aussi bien au propriétaire et à l'éditeur du journal qu'à ses rédacteurs. Jusque dans les années 1870, le journal demeure l'œuvre d'une équipe de rédacteurs aux fonctions peu différenciées. À la fin du siècle, alors que l'usage du terme se limite de plus en plus aux employés responsables de la rédaction du journal, la pratique même du journalisme se modifie et entraîne l'apparition de nouvelles catégories de journalistes. L'accroissement du nombre de journalistes dans les salles de rédaction des quotidiens s'accompagne d'une distribution plus précise de leurs attributions. Une partie des journalistes deviennent « reporters », d'après un terme importé des États-Unis où cette catégorie de journalistes est d'abord apparue. La fonction des « reporters » consiste, comme le mot le dénote, à « rapporter » au journal des faits, des événements. D'ailleurs, la version française du recensement canadien de 1891, qui enregistre pour la première fois le phénomène, désigne cette occupation par le mot « rapporteur ». Les reporters sont présents en plus ou moins grand nombre dans toutes les salles de rédaction des quotidiens au tournant du siècle.

À un cran plus élevé dans la hiérarchie du journal se trouve une équipe de rédacteurs (ou editors) qui travaillent au pupitre (au desk selon l'expression américaine: ce sont les deskmen ou rewritemen), corrigent les textes des reporters, les réécrivent ou encore les rédigent en entier à partir des éléments essentiels que leur fournissent les reporters par télégraphe ou par téléphone. Dans les salles de rédaction les plus nombreuses, ces reporters et ces rédacteurs se répartissent selon différentes catégories d'affectation: nouvelles locales, nouvelles sportives, etc. À un niveau plus élevé encore dans la hiérarchie du journal se trouvent éventuellement des éditorialistes, un rédacteur en chef et un directeur. La structure de la salle de rédaction qui se dessine au début du siècle se maintient, en se raffinant, au cours des décennies suivantes. À partir de 1945, mais surtout après 1960, la taille des salles de rédaction des quotidiens connaît une poussée de croissance accompagnée d'une autre vague de spécialisation, les journalistes se partageant de plus en plus les affectations par thèmes (éducation, environnement, affaires sociales, etc.), alors que cette spécialisation se limitait auparavant à quelques secteurs comme la politique et les affaires judiciaires.

Source : www.sda.ch

L'entrée en nombre des reporters dans les quotidiens québécois, à la fin du XIXe siècle, répond au souci des propriétaires de journaux d'offrir à leurs lecteurs des nouvelles plus fraîches et plus nombreuses. Ces reporters ratissent la scène locale et régionale, mais le journal dépend toujours de sources externes pour la collecte des nouvelles internationales. Les éditeurs québécois s'abreuvent aux gazettes étrangères pendant plus de la moitié du XIX siècle, après quoi ils commencent à utiliser des dépêches télégraphiques (24). Ce service est d'autant plus intéressant que l'installation du télégraphe coïncide avec la création des premières agences d'information (25). Jusqu'au début du XXe siècle, les quotidiens canadiens, encore trop peu nombreux et financièrement mal pourvus, ne parviennent pas à organiser pour leur propre compte la collecte des nouvelles étrangères ni même canadiennes. Ils empruntent encore abondamment aux journaux étrangers et doivent se satisfaire d'un service étriqué offert par la Canadian Pacific Railway Telegraph Co (26). Après plusieurs essais infructueux, les éditeurs canadiens s'unissent, en 1917, au sein d'une coopérative appelée Canadian Press (27). Modestes au moment de la création de l'agence, les services de la Canadian Press s'améliorent au fil des ans. La CP appartient aux éditeurs de quotidiens. De 1933 à 1941, elle se montre réticente à distribuer ses dépêches aux stations radiophoniques, qui se trouvent en concurrence avec la presse écrite sur le marché publicitaire (28). En 1941, la CP crée Press News Ltd, une filiale chargée de fournir des nouvelles aux stations de radio commerciales. En 1953, une autre filiale de la CP, Broadcast News (en français Nouvelles Télé-Radio), se substitue à Press News Ltd auprès des stations privées de radio et de télévision.

Dès le début du siècle, les reporters forment parmi les journalistes une sorte de prolétariat de la plume, sous-payé et sensible aux récompenses offertes par les sources d'information. La vénalité devient un trait caractéristique du journalisme dans son ensemble durant la première moitié du XXe siècle. Toutefois, à partir de 1945, la fondation de syndicats de journalistes provoque des changements d'attitudes et d'habitudes. Le mouvement de syndicalisation, qui s'étend de la presse quotidienne à une partie de la presse hebdomadaire et aux autres médias, entraîne immédiatement l'amélioration sensible des conditions de travail et de rémunération. À moyen terme, ces gains matériels sont suivis de l'apparition et du resserrement de règles déontologiques: de plus en plus, à partir des années cinquante, les journalistes refusent les « enveloppes » ou pourboires des sources d'information et consentent de moins en moins aisément à maquiller des textes publicitaires dans le but de les faire passer pour des articles d'information. Leurs salaires plus élevés rendent ces choix moins déchirants.

Source : www.sda.ch

Le syndicalisme amène une autre conséquence sur la pratique journalistique. Libéré du contrôle tatillon de son employeur et protégé par sa convention collective, le journaliste jouit d'une plus grande liberté d'expression. Cette nouvelle liberté se manifeste notamment par la tendance marquée, à partir des années soixante, à personnaliser l'information: d'abord par la signature des articles, qui commence à se répandre avant 1950, ensuite par l'identification graphique des journalistes dont la photo apparaît souvent en vignette au début de leurs articles; enfin par la multiplication des chroniques d'opinion inspirées des «columns» américaines et confiées à des journalistes vedettes. Jusqu'au début des années soixante-dix, le syndicalisme stimule les préoccupations d'ordre professionnel et contribue à la création d'organismes comme l'Union canadienne des journalistes de langue française(1954-1968), la Fédération professionnelle des journalistes du Québec(1968).


Source : BEAUCHAMP, Michel. 1991. (sous la direction de) Communication publique et société : repères pour la réflexion et l’action, p. 18 à 20.

Notes :

(24). Le télégraphe est installé à Montréal en 1847.

(25). Charles Havas ouvre à Paris en 1832 un bureau de traduction qui deviendra, en 1835, la première agence de presse. Deux de ses employés, Bemard Wolff et Julius Reuter, fonderont des agences dans leurs pays respectifs, I'Allemagne et l'Angleterre, en 1849 et 1851. Les quotidiens de New York s'unissent, en 1848, pour fonder l'Associated Press dans le but de réduire les coûts des nouvelles étrangères.

(26). Cette filiale du CPR transmet, à l'intention des journaux, des nouvelles du Canada portées à l'attention de ses télégraphistes auxquels s'ajoutent des nouvelles internationales ache­minées à la CPRT par l'agence américaine Associated Press.

(27). La Canadian Press naît du sentiment nationaliste des éditeurs de quotidiens, exacerbé par l'attitude de la presse américaine durant les trois premières années de la Première Guerre mondiale. En 1914, le Canada entre en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne alors que les États-Unis conservent leur neutralité dans le conflit européen jusqu'en 1917. Mécontents de la manière dont l'Associated Press traite des questions politiques concernant le Canada et la Grande-Bretagne, les éditeurs de quotidiens obtiennent l'aide du gouvernement canadien pour installer une ligne télégraphique transcontinentale assurant la transmission des dépêches dans l'ensemble du Canada. La nouvelle agence diversifie ses sources grâce à ses propres agenciers, au Canada et à l'étranger, ou en utilisant les services d'autres agences.

(28). De 1933 à 1944, la PC ne consent ce privilège qu'aux stations de la Commission canadienne de la radiodiffusion puis de Radio-Canada et aux stations privées qui diffusent des bulletins de nouvelles libres d'annonces publicitaires, ce à quoi se refusent de nombreuses stations radiophoniques commerciales.