La spécialisation des fonctions de communication publique
Par Michel Beauchamp
À partir du début du XXe siècle, les médias
deviennent de véritables entreprises industrielles dont la croissance
s'accompagne d'une spécialisation et d'une institutionnalisation des
fonctions de communication, c'est-à-dire de l'apparition de nouveaux
professionnels de la communication et de nouvelles institutions spécialisées
en communication.
Le journalisme
Dans les médias d'information, la presse en particulier,
le métier de journaliste connaît des changements importants à
l'occasion desquels il s'enrichit de fonctions nouvelles tout en laissant à
d'autres institutions certaines activités qui traditionnellement lui
incombaient. Au milieu du XIXe siècle, en effet, le terme journaliste
a peu de traits spécifiques et s'applique donc aussi bien au propriétaire
et à l'éditeur du journal qu'à ses rédacteurs. Jusque
dans les années 1870, le journal demeure l'uvre d'une équipe
de rédacteurs aux fonctions peu différenciées. À
la fin du siècle, alors que l'usage du terme se limite de plus en plus
aux employés responsables de la rédaction du journal, la pratique
même du journalisme se modifie et entraîne l'apparition de nouvelles
catégories de journalistes. L'accroissement du nombre de journalistes
dans les salles de rédaction des quotidiens s'accompagne d'une distribution
plus précise de leurs attributions. Une partie des journalistes deviennent
« reporters », d'après un terme importé des États-Unis
où cette catégorie de journalistes est d'abord apparue. La fonction
des « reporters » consiste, comme le mot le dénote, à
« rapporter » au journal des faits, des événements.
D'ailleurs, la version française du recensement canadien de 1891, qui
enregistre pour la première fois le phénomène, désigne
cette occupation par le mot « rapporteur ». Les reporters sont présents
en plus ou moins grand nombre dans toutes les salles de rédaction des
quotidiens au tournant du siècle.
À un cran plus élevé dans la hiérarchie
du journal se trouve une équipe de rédacteurs (ou editors) qui
travaillent au pupitre (au desk selon l'expression américaine: ce sont
les deskmen ou rewritemen), corrigent les textes des reporters, les réécrivent
ou encore les rédigent en entier à partir des éléments
essentiels que leur fournissent les reporters par télégraphe ou
par téléphone. Dans les salles de rédaction les plus nombreuses,
ces reporters et ces rédacteurs se répartissent selon différentes
catégories d'affectation: nouvelles locales, nouvelles sportives, etc.
À un niveau plus élevé encore dans la hiérarchie
du journal se trouvent éventuellement des éditorialistes, un rédacteur
en chef et un directeur. La structure de la salle de rédaction qui se
dessine au début du siècle se maintient, en se raffinant, au cours
des décennies suivantes. À partir de 1945, mais surtout après
1960, la taille des salles de rédaction des quotidiens connaît
une poussée de croissance accompagnée d'une autre vague de spécialisation,
les journalistes se partageant de plus en plus les affectations par thèmes
(éducation, environnement, affaires sociales, etc.), alors que cette
spécialisation se limitait auparavant à quelques secteurs comme
la politique et les affaires judiciaires.
Source : www.sda.ch
L'entrée en nombre des reporters dans les quotidiens québécois,
à la fin du XIXe siècle, répond au souci des propriétaires
de journaux d'offrir à leurs lecteurs des nouvelles plus fraîches
et plus nombreuses. Ces reporters ratissent la scène locale et régionale,
mais le journal dépend toujours de sources externes pour la collecte
des nouvelles internationales. Les éditeurs québécois s'abreuvent
aux gazettes étrangères pendant plus de la moitié du XIX
siècle, après quoi ils commencent à utiliser des dépêches
télégraphiques (24). Ce service
est d'autant plus intéressant que l'installation du télégraphe
coïncide avec la création des premières agences d'information (25).
Jusqu'au début du XXe siècle, les quotidiens canadiens, encore
trop peu nombreux et financièrement mal pourvus, ne parviennent pas à
organiser pour leur propre compte la collecte des nouvelles étrangères
ni même canadiennes. Ils empruntent encore abondamment aux journaux étrangers
et doivent se satisfaire d'un service étriqué offert par la Canadian
Pacific Railway Telegraph Co (26). Après
plusieurs essais infructueux, les éditeurs canadiens s'unissent, en 1917,
au sein d'une coopérative appelée Canadian Press (27).
Modestes au moment de la création de l'agence, les services de la Canadian
Press s'améliorent au fil des ans. La CP appartient aux éditeurs
de quotidiens. De 1933 à 1941, elle se montre réticente à
distribuer ses dépêches aux stations radiophoniques, qui se trouvent
en concurrence avec la presse écrite sur le marché publicitaire (28).
En 1941, la CP crée Press News Ltd, une filiale chargée de fournir
des nouvelles aux stations de radio commerciales. En 1953, une autre filiale
de la CP, Broadcast News (en français Nouvelles Télé-Radio),
se substitue à Press News Ltd auprès des stations privées
de radio et de télévision.
Dès le début du siècle, les reporters forment
parmi les journalistes une sorte de prolétariat de la plume, sous-payé
et sensible aux récompenses offertes par les sources d'information. La
vénalité devient un trait caractéristique du journalisme
dans son ensemble durant la première moitié du XXe siècle.
Toutefois, à partir de 1945, la fondation de syndicats de journalistes
provoque des changements d'attitudes et d'habitudes. Le mouvement de syndicalisation,
qui s'étend de la presse quotidienne à une partie de la presse
hebdomadaire et aux autres médias, entraîne immédiatement
l'amélioration sensible des conditions de travail et de rémunération.
À moyen terme, ces gains matériels sont suivis de l'apparition
et du resserrement de règles déontologiques: de plus en plus,
à partir des années cinquante, les journalistes refusent les «
enveloppes » ou pourboires des sources d'information et consentent de
moins en moins aisément à maquiller des textes publicitaires dans
le but de les faire passer pour des articles d'information. Leurs salaires plus
élevés rendent ces choix moins déchirants.
Source : www.sda.ch
Le syndicalisme amène une autre conséquence
sur la pratique journalistique. Libéré du contrôle tatillon
de son employeur et protégé par sa convention collective, le
journaliste jouit d'une plus grande liberté d'expression. Cette nouvelle
liberté se manifeste notamment par la tendance marquée, à
partir des années soixante, à personnaliser l'information: d'abord
par la signature des articles, qui commence à se répandre avant
1950, ensuite par l'identification graphique des journalistes dont la photo
apparaît souvent en vignette au début de leurs articles; enfin
par la multiplication des chroniques d'opinion inspirées des «columns»
américaines et confiées à des journalistes vedettes.
Jusqu'au début des années soixante-dix, le syndicalisme stimule
les préoccupations d'ordre professionnel et contribue à la création
d'organismes comme l'Union canadienne des journalistes de langue française(1954-1968),
la Fédération professionnelle des journalistes du Québec(1968).
Source : BEAUCHAMP, Michel. 1991. (sous la direction
de) Communication publique et société : repères pour
la réflexion et laction, p. 18 à 20.
Notes :
(24). Le télégraphe
est installé à Montréal en 1847.
(25). Charles Havas ouvre à Paris en 1832 un bureau de traduction
qui deviendra, en 1835, la première agence de presse. Deux de ses employés,
Bemard Wolff et Julius Reuter, fonderont des agences dans leurs pays respectifs,
I'Allemagne et l'Angleterre, en 1849 et 1851. Les quotidiens de New York s'unissent,
en 1848, pour fonder l'Associated Press dans le but de réduire les coûts
des nouvelles étrangères.
(26). Cette filiale
du CPR transmet, à l'intention des journaux, des nouvelles du Canada
portées à l'attention de ses télégraphistes auxquels
s'ajoutent des nouvelles internationales acheminées à la
CPRT par l'agence américaine Associated Press.
(27). La Canadian
Press naît du sentiment nationaliste des éditeurs de quotidiens,
exacerbé par l'attitude de la presse américaine durant les trois
premières années de la Première Guerre mondiale. En 1914,
le Canada entre en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne alors
que les États-Unis conservent leur neutralité dans le conflit
européen jusqu'en 1917. Mécontents de la manière dont l'Associated
Press traite des questions politiques concernant le Canada et la Grande-Bretagne,
les éditeurs de quotidiens obtiennent l'aide du gouvernement canadien
pour installer une ligne télégraphique transcontinentale assurant
la transmission des dépêches dans l'ensemble du Canada. La nouvelle
agence diversifie ses sources grâce à ses propres agenciers, au
Canada et à l'étranger, ou en utilisant les services d'autres
agences.
(28). De 1933
à 1944, la PC ne consent ce privilège qu'aux stations de la Commission
canadienne de la radiodiffusion puis de Radio-Canada et aux stations privées
qui diffusent des bulletins de nouvelles libres d'annonces publicitaires, ce
à quoi se refusent de nombreuses stations radiophoniques commerciales.