Module 0.2

0.2.4 Augmentez vos connaissances !

Portrait du reporter du début du XXe siècle

Par Jean de Bonville

Omer Héroux trace un portrait saisissant du reporter au début du XXe siècle (1). Des conditions de travail difficiles l'acculent au surmenage, lui interdisent toute réflexion et l'empêchent de poursuivre des études sérieuses. Ce travail abrutissant ne prépare guère au métier de rédacteur : « Ainsi donc le journalisme, c'est le reportage et le reportage c'est une profession fermée – par le haut seulement, car on y entre avec la plus grande facilité [...] Un fait significatif, c'est qu'il n'y a dans les salles de rédaction que des hommes de vingt à quarante ans, et même peu dépassent les trente-cinq ans. »

Les reporters quittent leur métier pour une autre activité. Certains, qui travaillent dans un journal partisan, deviennent fonctionnaires. D'autres végètent. Héroux connaît même un reporter qui est devenu concierge de son ancien journal : « Le fait brutal, c'est que les reporters s'évadent tous de la profession. Les exceptions sont tellement rares que c'est le cas de dire qu'elles confirment la règle. Et la raison de cet état de choses est très simple : ni la valeur professionnelle – commerciale plutôt – du reporter, ni son traitement ne suivent une progression parallèle à ses obligations. »

La biographie d'un reporter suit un itinéraire connu. Un jeune homme sort du collège, plein d'ardeur. Comme il a de la facilité à écrire, il devient reporter. Il atteint rapidement le traitement le plus élevé auquel il puisse avoir droit, « et celui-ci n'est pas très élevé ». Au début, ses faibles émoluments ne l'inquiètent guère. Il vit seul, ne ressent guère le besoin d'économiser. Puis il se marie et les enfants naissent. Les besoins augmentent, mais son rendement et son traitement stagnent. Son métier exige plus d'endurance physique que d'étude. Désormais, « il lui répugne de passer la journée à courir par la ville et ses soirées hors de chez lui; il n'a plus la force de travailler deux ou trois jours presque sans désemparer. Bref, au point de vue du patron, il est inférieur à ce qu'il était cinq ou six ans plus tôt, à ce qu'est le quasi-débutant qui se contente d'un salaire peu élevé. »

Héroux conclut donc avec lucidité : « Le reportage est un métier de jeunes gens; c'est une situation temporaire qui peut offrir certains avantages, mais qui ne constitue point une position stable et définitive. [...] à l'heure actuelle, il faut le dire nettement, le journalisme n'est pas une carrière. »


Source : Jean de Bonville (1988), La presse québécoise de 1884 à 1914. Genèse d’un média de masse, p. 163-164.

(1). O. HÉROUX, « À propos de journalisme. Les risques de la profession », La Vérité, 19 août 1905, pp. 42-43.