Omer Héroux trace un portrait saisissant du reporter au début
du XXe siècle (1). Des conditions de
travail difficiles l'acculent au surmenage, lui interdisent toute réflexion
et l'empêchent de poursuivre des études sérieuses. Ce travail
abrutissant ne prépare guère au métier de rédacteur
: « Ainsi donc le journalisme, c'est le reportage et le reportage c'est
une profession fermée par le haut seulement, car on y entre avec
la plus grande facilité [...] Un fait significatif, c'est qu'il n'y a
dans les salles de rédaction que des hommes de vingt à quarante
ans, et même peu dépassent les trente-cinq ans. »
Les reporters quittent leur métier pour une autre activité.
Certains, qui travaillent dans un journal partisan, deviennent fonctionnaires.
D'autres végètent. Héroux connaît même un reporter
qui est devenu concierge de son ancien journal : « Le fait brutal, c'est
que les reporters s'évadent tous de la profession. Les exceptions sont
tellement rares que c'est le cas de dire qu'elles confirment la règle.
Et la raison de cet état de choses est très simple : ni la valeur
professionnelle commerciale plutôt du reporter, ni son traitement
ne suivent une progression parallèle à ses obligations. »
La biographie d'un reporter suit un itinéraire connu. Un
jeune homme sort du collège, plein d'ardeur. Comme il a de la facilité
à écrire, il devient reporter. Il atteint rapidement le traitement
le plus élevé auquel il puisse avoir droit, « et celui-ci
n'est pas très élevé ». Au début, ses faibles
émoluments ne l'inquiètent guère. Il vit seul, ne ressent
guère le besoin d'économiser. Puis il se marie et les enfants
naissent. Les besoins augmentent, mais son rendement et son traitement stagnent.
Son métier exige plus d'endurance physique que d'étude. Désormais,
« il lui répugne de passer la journée à courir par
la ville et ses soirées hors de chez lui; il n'a plus la force de travailler
deux ou trois jours presque sans désemparer. Bref, au point de vue du
patron, il est inférieur à ce qu'il était cinq ou six ans
plus tôt, à ce qu'est le quasi-débutant qui se contente
d'un salaire peu élevé. »
Héroux conclut donc avec lucidité : « Le reportage
est un métier de jeunes gens; c'est une situation temporaire qui peut
offrir certains avantages, mais qui ne constitue point une position stable et
définitive. [...] à l'heure actuelle, il faut le dire nettement,
le journalisme n'est pas une carrière. »
Source : Jean de Bonville (1988), La presse québécoise
de 1884 à 1914. Genèse d’un média de masse, p. 163-164.
(1). O. HÉROUX,
« À propos de journalisme. Les risques de la profession »,
La Vérité, 19 août 1905, pp. 42-43.