Module 0.2

0.2.4 Augmentez vos connaissances !

Paradigme du journalisme d'information

Par Jean Charron et Jean de Bonville

Le journalisme d'information est apparu presque simultanément dans la plupart des grandes villes américaines, y compris Montréal, entre 1880 et 1910. Après la Première Guerre mondiale, il s'est rapidement généralisé au point de devenir le paradigme dominant dans les années 1920.

Commercialisation

À partir de la fin du XIXe siècle, l'industrialisation de la production des biens d'usage courant et l'amélioration des conditions de transport entraînent une intensification des échanges commerciaux. Industriels et commerçants adoptent de nouvelles techniques de commercialisation basées sur l'exploitation intensive de la presse comme support publicitaire, et les annonceurs deviennent rapidement les principaux bailleurs de fonds des grands journaux. Comme les annonces sont payées selon le tirage, les éditeurs, qui réalisent que le journal peut devenir un commerce lucratif, cherchent à accroître leur lectorat en publiant des « nouvelles » susceptibles d'intéresser un grand nombre de lecteurs. Les mêmes conditions qui ont rendu possibles la production et la distribution sur une vaste échelle de biens de consommation courante permettent de créer un réseau de collecte de nouvelles d'actualité (chemin de fer, télégraphe, téléphone, etc.), d'accroître la pagination et le tirage (stéréotypie, rotatives, papier bon marché) et, enfin, d'étendre la distribution.

Actualité, objectivité et universalité

Ainsi le journal se libère progressivement du mécénat politique et religieux, et se constitue en support de transmission d'informations. La vitesse de circulation des informations s'accroît, ce qui réduit d'autant la portée temporelle de l'actualité. Le journal prolonge la tradition en faisant porter son attention principalement sur les « affaires publiques », les préoccupations de la « cité », d'où le prestige du journalisme politique comme genre noble.

Le financement publicitaire permet au journal d'abandonner progressivement les liens avec les groupes politiques et religieux (ce qui ne signifie pas que le journal d'information n'ait pas objectivement de fonction idéologique). Il établit une distinction nette entre le reportage d'actualité et les débats d'opinion. Cette distinction devient nécessaire pour donner aux informations le caractère universel que requiert la nouvelle fonction commerciale et publicitaire du journal: il faut, pour attirer un large lectorat, que le contenu du journal s'adresse à tous indistinctement. Et non seulement le journalisme d'information distingue les faits et les opinions, mais il les hiérarchise: dans les pages du journal d'information, et contrairement au journal d'opinion, les faits priment sur les opinions, celles-ci étant confinées à des espaces clos (la page éditoriale, le « billet », les lettres des lecteurs, etc.), alors que les comptes rendus des événements ont droit à la une, aux gros titres et aux illustrations.

Le paradigme du journalisme d'information définit le journaliste comme un témoin des faits du monde, chargé d'en rendre compte dans les formes prescrites par la rhétorique d'objectivité. La figure paradigmatique du journaliste est alors le reporter-technicien: homme de terrain, collé aux faits, il est chargé d'assurer la transmission des nouvelles. Ce paradigme, qui prétend faire du journaliste un instrument neutre et interchangeable de transcription de la réalité, accorde un priorité absolue à la fonction référentielle et tend à évacuer de l'acte journalistique tout ce qui serait susceptible de révéler la subjectivité du journaliste (par les fonctions expressive, conative, phatique ou poétique) et de faire voir le texte journalistique comme produit d'un processus de construction de discours (par la fonction métalinguistique).

L'information étant ou devant être universelle, seul le souci d'efficacité de la transmission oblige à prendre en compte la spécificité d'un lectorat; il faut certes, pour se faire comprendre, écrire dans une langue simple, accessible, mais la langue est conçue comme un instrument neutre d'inscription de la réalité. Pour le reste, le public demeure une entité abstraite. Proche des faits, le reporter ne l'est pas nécessairement du public.

L'objectivité confère à la fonction journalistique un caractère à la fois technique et professionnel: on considère que le journaliste peut produire une représentation juste et universellement acceptable de la réalité, à la condition qu'il épouse et respecte des normes professionnelles et techniques rigoureuses dans l'observation des événements et dans le montage des nouvelles. Les problèmes à résoudre seront strictement moraux et techniques: il suffit de confier la production de l'information à des professionnels responsables et compétents et d'instaurer, au sein des entreprises de presse, un cloisonnement organisationnel entre la rédaction et les services commerciaux. L'objectivité journalistique libère ainsi de la contradiction entre le profit et le service public et devient la forme de journalisme appropriée à la phase de commercialisation de la presse. La finalité du profit conditionne très largement le fonctionnement du journal d'information, mais, dans un contexte de prospérité économique générale et de rentabilité des entreprises de presse, les visées commerciales sont en quelque sorte « euphémisées » ou plus ou moins dissimulées derrière la fonction d'information qui s'affiche comme la « mission » du journal. Les préoccupations profanes liées à l'argent apparaissent comme une nécessité dans l'exercice de la fonction sacrée d'information. Les journalistes, dans la phase de syndicalisation et d'affirmation professionnelle, parviennent à négocier avec les patrons de presse un modus vivendi qui répond à ces critères. Dans le paradigme du journalisme d'information, la contradiction entre la quête du profit et les responsabilités du service public, qui constitue un enjeu dans les conflits internes entre les journalistes et les patrons de presse, est susceptible d'être résolue dans le cadre des conventions collectives et de la norme d'objectivité.

Magistère journalistique

Dans le journal d'information, devenu organe de transmission de nouvelles sur l'actualité, la fonction de magistère subsiste bien qu'elle soit fortement atténuée. La page éditoriale perpétue la tradition du journalisme d'opinion, à cette différence près que la « bonne parole » est alors confinée à un espace clos, clairement délimité. Le magistère continue aussi de s'exercer à l'intérieur des pages d'information dans la mesure où la collecte et la présentation des nouvelles relèvent de professionnels censés savoir ce sur quoi les citoyens doivent être informés. Un des enjeux de la professionnalisation des journalistes aura justement été celui de faire reconnaître par les patrons de presse une certaine autorité journalistique et de faire inscrire dans les conventions collectives le respect par la direction des « choix éditoriaux » des journalistes.

Différenciation externe, diversité interne, critique et cohésion

En devenant des organes d'information financés par la publicité, les journaux cessent de dépendre du mécénat des groupes sociopolitiques ou religieux et servent d'instruments de valorisation du capital. Ils vont constituer de plus en plus une institution différenciée, relativement autonome, qui possède en propre ses finalités et ses moyens.

Il se dégage une altérité relative entre le journal et les autres institutions qui constituent son référent (l'univers des « sources » et des acteurs qui « font l'événement »). Le journal d'information s'objective par rapport à son référent; il forge son propre discours(d'objectivité) et s'approprie, en le transformant, le discours du référent. Au début de la période, le statut des journalistes (collecteurs de nouvelles, mal payés et mal perçus, réputés corruptibles) n'est guère enviable. Leurs relations avec les sources d'information se jouent donc sur le mode de la dépendance et de l'infériorité. La déférence à l'égard des représentants des institutions est de mise et la critique n'est pas tolérée. La professionnalisation et la syndicalisation vont changer cet ordre de choses: les journalistes vont grandement améliorer leurs conditions de travail et leur statut social; ils vont aussi commencer à afficher une autonomie et une indépendance d'esprit plus grandes.

À mesure qu'elle se différencie des autres institutions, la presse d'information voit sa diversité interne diminuer. Délaissant les débats d'idées pour la publication de nouvelles « objectives », les journaux s'uniformisent puisque l'information est sensiblement de même nature d'un journal à l'autre et porte sensiblement sur les mêmes objets. Certes, on observe une certaine diversité quant aux critères de sélection de l'information et à la manière de la présenter, mais cette diversité est assujettie à une approche universaliste et objective de l'information.

L'industrialisation de la presse amène une augmentation des effectifs dans les salles de rédaction, une division du travail plus poussée ainsi que la mise en place d'une structure hiérarchique. Les journalistes, plus ou moins libérés des allégeances partisanes ou religieuses de l'éditeur, se perçoivent de plus en plus comme des professionnels. Ils doivent leur pouvoir au fait que leur fonction propre, celle de la collecte et du traitement des nouvelles, tend à devenir de plus en plus centrale dans l'organisation. Les journalistes forment alors un groupe occupationnel spécifique, engagé dans un long processus de professionnalisation, lequel exige, en même temps qu'il la renforce, la cohésion du groupe (surtout chez les journalistes des grands médias, plus riches et plus disposés à faire des concessions sur les plans professionnel et matériel). Pour améliorer leur condition, les journalistes doivent mener, notamment par le biais de la syndicalisation, des actions collectives autour d'enjeux communs. La prospérité qui suit la Deuxième Guerre mondiale favorise la syndicalisation des journalistes et va leur permettre de faire des gains matériels et professionnels importants. Le mouvement de professionnalisation se traduit finalement par la création d'écoles de journalisme et de lieux de débats professionnels (associations professionnelles, colloques, séminaires, revues). Ainsi, l'identité professionnelle est définie moins en relation avec une entreprise de presse qu'en regard du métier lui-même.


Source : CHARRON, Jean et Jean DE BONVILLE (1996). « Le paradigme du journalisme de communication : essai de définition ». Communication, vol. 17, No 2. P. 70 à 74