Le journalisme d'information est apparu presque simultanément
dans la plupart des grandes villes américaines, y compris Montréal,
entre 1880 et 1910. Après la Première Guerre mondiale, il s'est
rapidement généralisé au point de devenir le paradigme
dominant dans les années 1920.
Commercialisation
À partir de la fin du XIXe siècle, l'industrialisation
de la production des biens d'usage courant et l'amélioration des conditions
de transport entraînent une intensification des échanges commerciaux.
Industriels et commerçants adoptent de nouvelles techniques de commercialisation
basées sur l'exploitation intensive de la presse comme support publicitaire,
et les annonceurs deviennent rapidement les principaux bailleurs de fonds des
grands journaux. Comme les annonces sont payées selon le tirage, les
éditeurs, qui réalisent que le journal peut devenir un commerce
lucratif, cherchent à accroître leur lectorat en publiant des «
nouvelles » susceptibles d'intéresser un grand nombre de lecteurs.
Les mêmes conditions qui ont rendu possibles la production et la distribution
sur une vaste échelle de biens de consommation courante permettent de
créer un réseau de collecte de nouvelles d'actualité (chemin
de fer, télégraphe, téléphone, etc.), d'accroître
la pagination et le tirage (stéréotypie, rotatives, papier bon
marché) et, enfin, d'étendre la distribution.
Actualité, objectivité et universalité
Ainsi le journal se libère progressivement du mécénat
politique et religieux, et se constitue en support de transmission d'informations.
La vitesse de circulation des informations s'accroît, ce qui réduit
d'autant la portée temporelle de l'actualité. Le journal prolonge
la tradition en faisant porter son attention principalement sur les «
affaires publiques », les préoccupations de la « cité
», d'où le prestige du journalisme politique comme genre noble.
Le financement publicitaire permet au journal d'abandonner progressivement
les liens avec les groupes politiques et religieux (ce qui ne signifie pas que
le journal d'information n'ait pas objectivement de fonction idéologique).
Il établit une distinction nette entre le reportage d'actualité
et les débats d'opinion. Cette distinction devient nécessaire
pour donner aux informations le caractère universel que requiert la nouvelle
fonction commerciale et publicitaire du journal: il faut, pour attirer un large
lectorat, que le contenu du journal s'adresse à tous indistinctement.
Et non seulement le journalisme d'information distingue les faits et les opinions,
mais il les hiérarchise: dans les pages du journal d'information, et
contrairement au journal d'opinion, les faits priment sur les opinions, celles-ci
étant confinées à des espaces clos (la page éditoriale,
le « billet », les lettres des lecteurs, etc.), alors que les comptes
rendus des événements ont droit à la une, aux gros titres
et aux illustrations.
Le paradigme du journalisme d'information définit le journaliste
comme un témoin des faits du monde, chargé d'en rendre compte
dans les formes prescrites par la rhétorique d'objectivité. La
figure paradigmatique du journaliste est alors le reporter-technicien: homme
de terrain, collé aux faits, il est chargé d'assurer la transmission
des nouvelles. Ce paradigme, qui prétend faire du journaliste un instrument
neutre et interchangeable de transcription de la réalité, accorde
un priorité absolue à la fonction référentielle
et tend à évacuer de l'acte journalistique tout ce qui serait
susceptible de révéler la subjectivité du journaliste (par
les fonctions expressive, conative, phatique ou poétique) et de faire
voir le texte journalistique comme produit d'un processus de construction de
discours (par la fonction métalinguistique).
L'information étant ou devant être universelle, seul
le souci d'efficacité de la transmission oblige à prendre en compte
la spécificité d'un lectorat; il faut certes, pour se faire comprendre,
écrire dans une langue simple, accessible, mais la langue est conçue
comme un instrument neutre d'inscription de la réalité. Pour le
reste, le public demeure une entité abstraite. Proche des faits, le reporter
ne l'est pas nécessairement du public.
L'objectivité confère à la fonction journalistique
un caractère à la fois technique et professionnel: on considère
que le journaliste peut produire une représentation juste et universellement
acceptable de la réalité, à la condition qu'il épouse
et respecte des normes professionnelles et techniques rigoureuses dans l'observation
des événements et dans le montage des nouvelles. Les problèmes
à résoudre seront strictement moraux et techniques: il suffit
de confier la production de l'information à des professionnels responsables
et compétents et d'instaurer, au sein des entreprises de presse, un cloisonnement
organisationnel entre la rédaction et les services commerciaux. L'objectivité
journalistique libère ainsi de la contradiction entre le profit et le
service public et devient la forme de journalisme appropriée à
la phase de commercialisation de la presse. La finalité du profit conditionne
très largement le fonctionnement du journal d'information, mais, dans
un contexte de prospérité économique générale
et de rentabilité des entreprises de presse, les visées commerciales
sont en quelque sorte « euphémisées » ou plus ou moins
dissimulées derrière la fonction d'information qui s'affiche comme
la « mission » du journal. Les préoccupations profanes liées
à l'argent apparaissent comme une nécessité dans l'exercice
de la fonction sacrée d'information. Les journalistes, dans la phase
de syndicalisation et d'affirmation professionnelle, parviennent à négocier
avec les patrons de presse un modus vivendi qui répond à ces critères.
Dans le paradigme du journalisme d'information, la contradiction entre la quête
du profit et les responsabilités du service public, qui constitue un
enjeu dans les conflits internes entre les journalistes et les patrons de presse,
est susceptible d'être résolue dans le cadre des conventions collectives
et de la norme d'objectivité.
Magistère journalistique
Dans le journal d'information, devenu organe de transmission de
nouvelles sur l'actualité, la fonction de magistère subsiste bien
qu'elle soit fortement atténuée. La page éditoriale perpétue
la tradition du journalisme d'opinion, à cette différence près
que la « bonne parole » est alors confinée à un espace
clos, clairement délimité. Le magistère continue aussi
de s'exercer à l'intérieur des pages d'information dans la mesure
où la collecte et la présentation des nouvelles relèvent
de professionnels censés savoir ce sur quoi les citoyens doivent être
informés. Un des enjeux de la professionnalisation des journalistes aura
justement été celui de faire reconnaître par les patrons
de presse une certaine autorité journalistique et de faire inscrire dans
les conventions collectives le respect par la direction des « choix éditoriaux
» des journalistes.
Différenciation externe, diversité interne, critique
et cohésion
En devenant des organes d'information financés
par la publicité, les journaux cessent de dépendre du mécénat
des groupes sociopolitiques ou religieux et servent d'instruments de valorisation
du capital. Ils vont constituer de plus en plus une institution différenciée,
relativement autonome, qui possède en propre ses finalités et
ses moyens.
Il se dégage une altérité
relative entre le journal et les autres institutions qui constituent son référent
(l'univers des « sources » et des acteurs qui « font l'événement
»). Le journal d'information s'objective par rapport à son référent;
il forge son propre discours(d'objectivité) et s'approprie, en le transformant,
le discours du référent. Au début de la période,
le statut des journalistes (collecteurs de nouvelles, mal payés et mal
perçus, réputés corruptibles) n'est guère enviable.
Leurs relations avec les sources d'information se jouent donc sur le mode de
la dépendance et de l'infériorité. La déférence
à l'égard des représentants des institutions est de mise
et la critique n'est pas tolérée. La professionnalisation et la
syndicalisation vont changer cet ordre de choses: les journalistes vont grandement
améliorer leurs conditions de travail et leur statut social; ils vont
aussi commencer à afficher une autonomie et une indépendance d'esprit
plus grandes.
À mesure qu'elle se différencie des
autres institutions, la presse d'information voit sa diversité interne
diminuer. Délaissant les débats d'idées pour la publication
de nouvelles « objectives », les journaux s'uniformisent puisque
l'information est sensiblement de même nature d'un journal à l'autre
et porte sensiblement sur les mêmes objets. Certes, on observe une certaine
diversité quant aux critères de sélection de l'information
et à la manière de la présenter, mais cette diversité
est assujettie à une approche universaliste et objective de l'information.
L'industrialisation de la presse amène une
augmentation des effectifs dans les salles de rédaction, une division
du travail plus poussée ainsi que la mise en place d'une structure hiérarchique.
Les journalistes, plus ou moins libérés des allégeances
partisanes ou religieuses de l'éditeur, se perçoivent de plus
en plus comme des professionnels. Ils doivent leur pouvoir au fait que leur
fonction propre, celle de la collecte et du traitement des nouvelles, tend à
devenir de plus en plus centrale dans l'organisation. Les journalistes forment
alors un groupe occupationnel spécifique, engagé dans un long
processus de professionnalisation, lequel exige, en même temps qu'il la
renforce, la cohésion du groupe (surtout chez les journalistes des grands
médias, plus riches et plus disposés à faire des concessions
sur les plans professionnel et matériel). Pour améliorer leur
condition, les journalistes doivent mener, notamment par le biais de la syndicalisation,
des actions collectives autour d'enjeux communs. La prospérité
qui suit la Deuxième Guerre mondiale favorise la syndicalisation des
journalistes et va leur permettre de faire des gains matériels et professionnels
importants. Le mouvement de professionnalisation se traduit finalement par la
création d'écoles de journalisme et de lieux de débats
professionnels (associations professionnelles, colloques, séminaires,
revues). Ainsi, l'identité professionnelle est définie moins en
relation avec une entreprise de presse qu'en regard du métier lui-même.
Source : CHARRON, Jean et Jean DE BONVILLE (1996). « Le
paradigme du journalisme de communication : essai de définition ».
Communication, vol. 17, No 2. P. 70 à 74