Dans les manuels de journalisme et les livres de vulgarisation du
métier, au travers des romans et des films, le reportage apparaît
toujours comme le genre roi du journalisme, avec un piédestal particulier
pour le grand reportage. Trop souvent victimes d'une complaisance bon enfant
pour eux mêmes, les journalistes ne détestent pas prendre dans
le sens du poil l'incorrigible sens commun qui associe à l'image du reporter
les vertus les plus rares: « Tintin, Rouletabille, plus encore qu'Albert
Londres ou Lucien Bodard, ont popularisé le personnage du journaliste.
Autant dire du reporter. Car c'est ainsi: l'image du journaliste, c'est d'abord
celle de l'intrépide reporter qui, au péril de sa vie, traque
la vérité (1). »
Des centaines d'ouvrages autobiographiques de journalistes racontent
les menus exploits d'une profession mythifiée pour ses parfums d'exotisme
et d'aventure, qui connut bien des évolutions mais conserva un rare prestige.
L'un d'entre eux, Jean-Claude Guillebaud, s'est amusé à un portrait
mi acide, mi chaleureux du grand reporter version années 50:
« Le grand reporter dans sa dernière incarnation - celle d'après
guerre - participait d'un fantasme de voyage encore inassouvi et d'un casting
bien précis à trois personnages: l'ethnologue, l'hôtesse
de l'air et lui (oublions le lieutenant de spahis et le père blanc, déjà
passés de mode au milieu des fifties). »
« Le grand reporter, alors, montait nonchalamment dans des quadrimoteurs
Super Constellation, buvait du bourbon comme Simon Templar et accédait
quand il le voulait à ce lieu fabuleusement chargé d'érotisme:
la chambre d'une hôtesse d'Air France dans un Hilton des antipodes. Accessoirement,
il couvrait la guerre de Corée et sautait sur Diên Biên Phû. »
(L'Événement du Jeudi, 7 novembre 1985.)
Genre roi, le reportage ne l'est pas seulement dans l'imaginaire
collectif. Depuis plus d'un siècle - depuis l'émergence de la
grande presse populaire -, il constitue la base même du journalisme moderne
qui s'oppose à une ancienne conception statique et dépendante
de l'exercice du métier. Le reporter, « l'il et l'oreille,
mais aussi le nez, la bouche ou la main du lecteur (2)
».
Modèle séculaire, le reportage est l'incarnation d'un
journalisme curieux et présent sur le terrain des événements,
au plus près des sources les plus diverses. Nul ne saurait mettre en
cause cet élément historique: le développement du reportage
marque une phase importante de l'évolution de la presse.
Pourtant, il nous semble qu'au mythe d'origine populaire est venu
s'ajouter un mythe historique de provenance plus scientifique lourd de conséquences
pour l'étude du champ. En effet, l'histoire du reportage a ses courants,
et les interprétations qui sont faites aujourd'hui de ses origines et
de ses évolutions déterminent des camps idéologiques très
marqués.
Ainsi, l'école libérale, qu'incarne, en France, Francis
Balle, a coutume de reconnaître au journalisme états-unien l'antériorité
de la définition du champ et de la pratique du « nouveau journalisme
», le reportage, qui s'impose dans la presse française au cours
de la deuxième moitié du XIXe siècle: « Le nouveau
journalisme excelle sous la forme du reportage, inauguré entre 1861 et
1865 (aux États-Unis): ses héros souvent anonymes sont les reporters
d'une guerre [de Sécession] pendant laquelle la diffusion totale des
journaux a plus que doublé (3). »
Selon cet auteur, l'invention plut sur le vieux continent et permit
à la presse européenne de passer de l'ère de la conversation
mondaine imprimée à celle de l'information privilégiant
les faits. Les nouvellistes prenaient leur revanche sur les chroniqueurs. Le
décisif dans cette évolution, affirme Francis Balle, c'est l'introduction
d'une méthode de collecte et de présentation des informations,
une dissociation des faits et commentaires et le principe d'indépendance
par rapport aux sources, bref pour la première fois un véritable
souci de professionnalisme: « Avec son savoir faire et sa déontologie,
le reporter est ainsi devenu le modèle dominant du journalisme, son alibi
et son excellence. Il relègue Renaudot et Girardin dans la préhistoire
du journalisme, en même temps qu'il transfigure celui-ci en institution
».
L'invention plut mais elle mit plus de temps à envahir la
presse européenne que son homologue états-unienne et l'innovation
ne fut jamais totalement intégrée dans les pratiques continentales
: « (...) parce que l'Europe continentale a toujours refusé d'admettre
que les procédures techniques du reportage étaient codifiables,
dans la mesure et jusqu'au point où l'Amérique les a codifiées.
»
F. Balle fait référence notamment au paradigme des
cinq W : who, what, when, where, why, et au procédé de la pyramide
inversée, techniques de rationalisation de l'information qui se sont
propagées, à travers les services d'agences d'information, à
l'ensemble de la presse écrite et audiovisuelle.
Ce refus de se plier au dogme venu d'outre Atlantique est, selon
Balle, à l'origine d'une différence fondamentale entre les journalismes
européens et étatsuniens : « Le journalisme américain
incline naturellement vers la représentation de la réalité.
(...) Et son homologue européen est davantage attiré par l'interprétation
des événements qui adviennent. » C'est là le débat
académique entre l'objectivité et la subjectivité.
Bien que très couramment admise, en particulier dans les
milieux journalistiques, la conception libérale de l'émergence
spontanée d'un journalisme moderne aux États-Unis d'Amérique
et de la dépendance française à l'égard des techniques
américaines du reportage nous paraît insuffisante, pour trois raisons.
En premier lieu, il s'agit d'une conception très imprégnée
du fonctionnalisme sociologique: on ne dit pas pourquoi un jour les pratiques
professionnelles changent (aux États-Unis comme en Europe), on se borne
à constater leur évolution et à remarquer qu'il s'agit
d'une amélioration, à laquelle participent les professionnels
bien entendu, conformément à la vision idéale d'un corps
social sans contradiction. Or ce point de vue a été remis en question
aux États-Unis même: entre autres chercheurs états-uniens,
citons Dan Schiller qui a, par une approche historique, démontré
comment les concepts d'objectivité et de professionnalisme qui accompagnaient
l'introduction de normes techniques dans les pratiques journalistiques ont servi
à légitimer la presse commerciale dans le rôle de protectrice
de l'intérêt public (public good), dès 1840 environ: «
Explicit codification of the techniques of journalistic objectivity followed,
as the newspaper sought to maintain its apparent independence from commerce
on one side and, on the other, from the selfinterested interpretations of events
proferred by its sources. The equation of professionalism in journalism with
the practice of objective news reporting thus gratified the occupation while
simultaneously serving the encompassing need of commercial journalism to legitimate
its major institutional role as the selfannounced protector of the public good
(4). »
D'autre part, la conception libérale n'envisage pas une spécificité
culturelle de la presse française qui aurait conduit celle-ci à
établir des méthodes et des pratiques du reportage originales
et non moins pertinentes. Elle semble ne pas accorder à la presse le
principe courant selon lequel l'apparition au premier plan d'une nouvelle pratique
sociale est le résultat d'un processus sédimentaire, enrichi non
seulement par le temps mais aussi par des apports variés qui, plus tard,
quand la pratique sera devenue habitude, quand le champ aura déterminé
ses limites propres, paraîtront très étrangères.
Enfin, la thèse libérale n'analyse le phénomène
de l'introduction des pratiques du reportage que dans le cadre d'un processus
global de rationalisation technique de l'information. Ce faisant, elle réduit
le reportage à sa dimension agencière, c'est-à-dire à
un processus défini en fonction de critères d'efficacité
commerciale et de contraintes technologiques par les agences d'information.
Or, si cette évidence historique et contemporaine ne saurait être
mise en cause, elle ne permet pas de prendre en compte toutes les pratiques
de reportage, notamment les plus littéraires. Si l'on ne considère
pas ces dernières pratiques comme déviantes (ce que la thérapeutique
fonctionnaliste serait bien capable de faire), dans quel cadre théorique
analyser les formes de reportages qui se sont développées depuis
un siècle dans la presse française (de Jules Huret à Lucien
Bodard en passant par Joseph Kessel, pour ne pas citer le symbole du journalisme
hexagonal Albert Londres) et dans les médias d'outre Atlantique (Jack
London, Ernest Hemingway, les enfants terribles du néo journalisme...)?
L'empreinte du XIXe siècle
Avant tout, une définition générique. Le terme
de reportage connut une pluralité de sens, et aujourd'hui encore il désigne
des actes et des écritures journalistiques très diverses. Pour
notre part, quand nous ne donnerons pas explicitement d'autres définitions,
reportage signifiera: produit d'une démarche active
de recherche et de divulgation d'informations réalisé par un individu
placé en position (même provisoire) de témoin;
reportage est donc à la fois une action et son résultat, être
en reportage aboutit au produit. C'est une enquête, et une écriture.
Une démarche à deux pôles, et en deux espaces temps: un
amont et un aval.
Selon les termes de cette définition -assez vague pour être
admise par tous-, vouloir dater une naissance du reportage peut-il avoir un
sens? Non, affirme Bernard Voyenne qui fait remonter avant la presse l'invention
du genre: « Quand est né ce genre journalistique par excellence
que l'on appelle le reportage (...)? Bien avant les journaux, évidemment,
tant il est vrai qu'aucune information n'existe si elle n'est pas rapportée.
Les observateurs - professionnels ou non, mais qualifiés - ont toujours
existé (5). »
Certes la presse française d'avant 1860 (environ) n'identifiait
pas à part le reportage et ses artisans, les reporters. Le mot reporter
fut, semble-t-il, introduit par Stendhal en 1829, et la fonction apparaît
en 1866 dans les nouveaux journaux de Villemessant et de Girardin, Le Figaro
et La Liberté. Mais le reportage existait bien avant qu'on le
désigne spécifiquement et qu'on lui détermine une place
particulière dans les genres journalistiques et dans les rédactions.
Petit reportage qui consistait seulement à rapporter des faits bruts
(les informateurs attachés aux commerçants de la voie rhénane
à la fin du Moyen Age, les nouvellistes à la main qui alimentaient
les gazettes du XVIIe siècle...); ou grand reportage, perception d'ensemble
d'une réalité sociale: bien qu'ils ne fussent pas publiés
dans la presse en raison principalement de la censure politique, les descriptions
de leurs contemporains faites par Mme de Sévigné dans ses lettres
(1626 1696), Montesquieu et ses Lettres persanes (1689-1755) ou encore Restif
de La Bretonne dans ses tableaux de famille ou ses Nuits de Paris (1735 1806)
sont d'authentiques reportages. Et nous n'en appelons pas, comme d'aucuns, à
Jules César et sa guerre des Gaules, ou encore à Grégoire
de Tours et sa chronique des Mérovingiens.
Les toute premières formes de presse se sont bâties
avec une pratique du reportage - même marginale -, comme le rappelle Raymond
Manevy (6): les nouvellistes à la main
étaient les ancêtres des reporters modernes; ils parcouraient les
villes, se faufilaient dans les salons, se réunissaient dans les tavernes
pour échanger des informations, inventaient des nouvelles quand ils n'en
n'avaient pas à vendre aux directeurs de journaux qui les payaient fort
mal et ne faisaient rien pour hausser leur réputation exécrable.
Le plus souvent aux alentours des lieux de pouvoir (la noblesse, l'Église,
les commerçants), ils étaient tout à la fois appréciés
pour les services rendus et méprisés pour leur travail que l'on
comparait à de la prostitution. Un observateur en 1785: « À
Paris, on traite absolument comme des filles de joie ces écrivains qui
font les nouvelles. On les tolère et de temps à autre, on en envoie
une colonie dans les prisons. »
Ce qui bâtit une pratique du reportage, c'est l'ambition -
plus ou mois forte et partagée selon les époques, il est vrai
- de décrire les réalités sociales du moment, de parler
des événements, majeurs ou non. Cette volonté supposait
non seulement des informateurs - les nouvellistes -, mais aussi une réflexion
sur l'attitude de celui qui recherchait les histoires réelles à
imprimer, sur la nature des informations et sur la manière de les présenter.
Dès les origines du journal, on s'interrogeait: devait-on les livrer
brutes et sèches, ou au contraire les commenter, les « éclairer
», se demandait Théophraste Renaudot qui, dans la préface
de sa Gazette en 1631, distinguait déjà les manières
variées de présenter une information: « Les capitaines y
(dans la Gazette) voudraient rencontrer tous les jours des batailles
ou des villes prises; les plaideurs des arrêts; les personnes dévotieuses
y cherchent des noms de prédicateurs, des confesseurs de remarque; ceux
qui n'entendent rien aux mystères de la Cour les y voudraient trouver
en grosses lettres. [...] Il s'en trouve qui ne prisent qu'un langage fleuri,
d'autres qui veulent que mes relations ressemblent à un squelette décharné,
de sorte que la relation en sort toute nue. »
Et les débats sur le rôle de la critique littéraire
- dès le XVIIe - soulignaient des conceptions déjà très
opposées de la fonction journalistique, entre le simple exposé
des faits et leur commentaire: « Le devoir du nouvelliste est de dire:
il y a tel livre qui court. (...) Sa folie est d'en vouloir faire la critique
», affirmait La Bruyère. « Un nouvelliste du Parnasse
ne doit pas être un gazetier; il doit penser, juger et raisonner »,
croyait au contraire l'abbé Desfontaines en 1723. L'Encyclopédie
de Diderot, dans l'article consacré à la gazette rédigé
par Voltaire (volume 7 paru en 1757) déclarait: « (...) les premiers
journaux ne furent en effet que de simples annonces de livres nouveaux imprimés
en Europe; bientôt après on y joignit une critique raisonnée.
Elle déplut à certains auteurs, toute modérée qu'elle
soit. » Dans l'article consacré au journaliste (volume 8 paru en
1765), l'Encyclopédie préconisait: « qu'il ait un jugement
solide et profond de la logique, du goût, de la sagacité, une grande
habitude de la critique ».
De même, l'indépendance du journaliste par rapport
aux sources (du pouvoir politique en particulier) était, de tout temps,
une préoccupation, même au plus fort de l'âge polémiste
de la presse. Des journalistes la revendiquaient et la définissaient
: « En un mot, Camille Desmoulins, voulez-vous être utile avec votre
talent ? Étudiez et méditez. Voulez-vous être indépendant ?
Dînez chez vous et ne dînez jamais chez les chefs de parti ou les
gens en place. Voulez-vous toujours les juger sainement et sûrement ?
Jugez-les par les faits et leurs opinions, et jamais par des historiettes et
des suppositions. » (Lettre ouverte de Jacques Pierre Brissot à
Camille Desmoulins, 1791.)
On pourrait citer quantités de contre-exemples à cette
vision par trop manichéenne - et simpliste - qui prétend tracer
une rupture historique entre deux époques de la presse: celle d'un avant
l'invention nord-américaine où la dissociation des faits et commentaires
était inexistante et l'indépendance par rapport aux sources une
vue de l'esprit, et celle d'un après sanctifié par des techniques
salvatrices.
Une simple connaissance des principes généraux de
la rhétorique codifiée par les intellectuels latins vient mettre
à bas toute considération sur l'inventivité du journalisme
d'outre Atlantique; F. Balle explique doctement: « Ce sont les défectuosités
diverses du télégraphe, en même temps que le coût
de son utilisation, qui apporteront ses premières règles au journalisme
américain. [...] Les premières recommandations aux journalistes
américains sont nées des hasards de l'histoire ou des nécessités
de la technique: le procédé de la pyramide inversée, qui
impose la synthèse avant la présentation des détails; le
respect des cinq interrogations de l'amorce, les cinq W - who, what, when, where,
why -[...]enfin la recommandation d'un style à la fois dépouillé
et impersonnel (7). »
Considérables inventions: les rhéteurs latins conseillaient
déjà à leurs élèves de s'en tenir, par souci
de pragmatisme et d'efficacité qui caractérisaient la culture
romaine, à une exposition claire et structurée, à un style
précis et à l'identification rigoureuse de l'auteur d'un énoncé
factuel et de sa position (autrement dit la source). P. Breton et S. Proulx
estiment même que ce pragmatisme donna naissance à la notion d'information,
« c'est-à-dire d'une connaissance que l'on peut élaborer,
argumenter, et surtout d'une connaissance transmissible (8).
»
Quant à la fameuse règle des cinq W, on a coutume
de considérer qu'elle fut établie par le rhéteur du premier
siècle chrétien Quintilien (9),
redécouverte par la Renaissance européenne au XVIe siècle,
avant d'être baptisée invention américaine au XlXe.
Malgré tout, il est évident que le reportage ne devint
un modèle journalistique majeur et reconnu qu'à une époque
précise - la seconde moitié du XIXe - dans des circonstances tout
aussi définies: « Un changement capital, on peut dire une coupure,
est apparu, qui sera irréversible. C'est la substitution des faits aux
mots. Non, certes, que les journaux n'aient contenu dès l'origine des
nouvelles et que la révélation de l'inédit ne fût
déjà leur première raison d'être. Seulement ces informations
étaient encore trop peu nombreuses, les moyens de les obtenir trop lents
et indirects, la liberté de les dire trop limitée, pour que cette
vocation ait pu s'épanouir (10).
»
Le modèle journalistique du reportage ne naquit pas au hasard
d'un conflit. Tout au plus la guerre civile américaine fut un événement
qui lui permit de s'affirmer, les premiers reporters de guerre ayant d'ailleurs
opéré pendant la guerre de Crimée, entre 1854 et 1865 (11).
Le reportage appartient tout à son siècle, le XIXe.
Un siècle qui vit l'essor de la grande presse, son industrialisation.
Un siècle où, pour la première fois, la collecte des informations
devint une activité économique rentable permettant de mettre en
place des structures fiables et de salarier des reporters. Un siècle
enfin où le contrôle du pouvoir politique sur la presse allait
s'amenuisant.
La naissance de l'agence d'information de Charles Louis Havas en
1835 et de ses concurrentes accrut considérablement la disponibilité
d'informations pour les journaux qui jusqu'ici utilisaient des réseaux
limités de collecte. L'usage du télégraphe fut décisif
dans l'accomplissement de ces nouvelles pratiques. Avec la mise en place des
premières agences et de leurs modes de production (information brève
et standardisée), ce fut à la construction du journalisme fondé
sur le reportage que l'on assista (12).
Parce qu'enfin elle disposait d'événements abondants
à imprimer, la presse put s'ouvrir à un lectorat vierge - populaire
- exclu jusqu'ici de la lecture de la presse en raison du coût de celle-ci
et du contenu mondain ou polémiste qui ne pouvait ravir que les élites
averties. De nouvelles techniques d'impression et l'introduction de la publicité
permirent d'abaisser les prix de vente unitaire.
L'ouverture politique qui suivit la chute du Second Empire en France
en 1870 autorisa l'extension des pratiques du reportage au journalisme politique.
La liberté de la presse consacrée par la loi de 1881 permit, pour
la première fois, aux journalistes de sourcer librement les propos qu'ils
reproduisaient. Les rapports entre les sources et les reporters s'en trouvaient
clarifiés, le travail des seconds n'étant plus de pêcher
à l'aveugle des propos sans origine, mais de plus en plus de restituer
des déclarations émises par des personnages identifiés.
La pratique de l'interview se généralisa.
C'est donc l'évolution de l'environnement économique,
social, culturel et politique (13) qui propulsa
sur le devant de la scène journalistique un genre qui avait toujours
existé mais ne pouvait s'exprimer pleinement: « Longtemps, on a
cru que les reporters étaient les derniers des hommes. J'ai souvenance
qu'un fougueux publiciste, comme on appelle les journalistes de l'ancien jeu,
se refusait obstinément à faire le récit d'une fête
officielle dans son journal, en déclarant qu'il était écrivain
dogmatique et non « reporter crotté (14).
»
F. Balle instruit donc un curieux procès quand il reproche
au journalisme européen ne n'avoir pas su adopter les méthodes
étatsuniennes et s'écarter de la voie polémiste: «
Jusqu'aux premières grandes manuvres de la télévision,
au tournant des années 60, le journalisme européen est resté
marqué par une attirance invincible pour la chronique définie
comme étant cet exercice personnel d'un spectateur engagé, consacré
pour l'honnêteté et la pertinence de ses interprétations,
face à des événements ou des accomplissements dont la signification
est présumée enfouie sous les apparences. Jamais, semble-t-il,
les circonstances n'ont permis au reportage de s'imposer vraiment, au détriment
du compte rendu officiel ou du commentaire partisan. »
Ce procès n'est pas juste, car il s'appuie sur des données
fausses. Ni Renaudot, ni de Girardin, que Balle renvoie à la «
préhistoire du journalisme » à laquelle des conceptions
étrangères seraient venues mettre un terme, ne méritent
cette mauvaise querelle. Émile de Girardin fut d'ailleurs un des premiers
à introduire des rubriques strictement informatives dans La Liberté
et la fonction de reporter au sein des rédactions. On lui en fit
assez le reproche: « Personne n'a plus que lui contribué à
rabaisser le journalisme contemporain, et je ne vois pas sans tristesse où
est tombée la feuille qu'il dirige. Ce n'est qu'un amas informe, indigeste,
de petits faits qui tombent les uns par dessus les autres, sans qu'aucun ferment
d'idées mette en jeu et fasse lever cette pâte », écrivait
Francisque Sarcey dans L'Opinion nationale en 1866.
S'il est établi que certaines méthodes spécifiques
du reportage sont venues d'outre Atlantique - l'interview en particulier apparut
pour la première fois en 1836 dans le New York Herald -, le
terrain où elles s'épanouirent était déjà
largement défriché. À propos des nouvelles pratiques de
la presse française à la fin du XIXe siècle, un observateur
signalait: « Pour donner ample pâture à cette passion de
savoir vite et de tout savoir, il y a dans les journaux surabondance de «
chroniques ». Il y a les « interviews », c'est-à-dire
les « entrevues » ou les « entretiens » sur quelque
question, plus ou moins intéressante, mais actuelle, avec une personne,
plus ou moins compétente et bien renseignée. Il y a surtout le
« reportage », vieille chose inventée par (...) les nouvellistes
du XVIIIe siècle, mais que l'on affubla d'un nom anglo-saxon pour rehausser
son crédit. » (Levrault, début XXe.)
La guerre de Sécession réactiva, sans doute, en France
l'intérêt pour les États-Unis, oubliés depuis la
guerre d'indépendance du XVIIIe siècle à laquelle la France
apporta son soutien contre l'Angleterre. Comme souvent, un phénomène
de mode vint amplifier et déformer la réalité des nouveautés
venues d'ailleurs; l'exemple étatsunien contribua certainement à
modifier la presse française, la mise en page et l'usage de l'interview
par exemple; il aida aussi à la reconnaissance du reportage comme genre
journalistique majeur; nul n'est prophète en son pays, d'une certaine
manière une origine nord-américaine contribua à légitimer
en France une invention fort ancienne.
Cette mode fut passagère; à la fin du XIXe siècle,
la référence intellectuelle dans les domaines musicaux, philosophiques
et littéraires était avant tout allemande. L'esprit français,
estime l'historien Wolf Lepenies, était attiré par le caractère
germanique, son génie de l'organisation, de la méthode, de la
discipline, et l'érudition des voisins d'outre Rhin
(15). Même entre 1870 et 1914 (et peut-être
plus encore lors de cette période), l'Allemagne fut désignée
comme le modèle à suivre... pour mieux préparer l'instant
de la revanche.
Cette conjonction d'influences anglo-saxonne et germanique ne paraît
pas contradictoire. L'attrait des modes d'organisation et des méthodes
de travail des uns et des autres fut sans doute égal, et contribua à
ce changement de valeurs au sein des rédactions parisiennes. Le journaliste
Hugues Le Roux écrit dans Le Temps en 1889: « L'ancien
chroniqueur, l'homme d'esprit, de bons mots et de propos à bâtons
rompus est détrôné par un écrivain moins soucieux
de briller mais mieux informé des sujets qu'il traite: le reporter. Pendant
des années, on l'avait tenu, ce reporter, dans les humbles besognes du
journalisme; on l'enfermait dans les faits divers, [...] le reportage remonte
des bas-fonds du journal à la surface. » (Cité par Balle.
Cette citation n'est pas complète, elle supprime la référence
que Hugues Le Roux fait au courant naturaliste. Nous restituons plus loin le
passage manquant.)
Les reporters commencèrent alors à peupler les rédactions,
à faire leur place jusqu'à devenir plus nombreux que les chroniqueurs
et autres « articliers », comme on appelait encore les journalistes
de l'ancien jeu. Eugène Dubief estimait qu'il y avait à la fin
du siècle quatre à cinq cents reporters à Paris: «
Une population flottante (...) qui, selon les convictions, les fantaisies ou
les circonstances, voyage entre les trente à quarante grands journaux.
Presque tous ont mis dix, douze ans à se faire coter; quelques-uns n'y
parviendront jamais (16). »
Plus nombreux, mais moins bien payés. Paul Pottier, en 1907,
donnait des chiffres: un reporter de base pouvait espérer gagner au mieux
6 000 F par an, ce qui était plus qu'un simple rédacteur attaché
à sa table (entre 3 600 et 4 200), mais moins qu'un articlier qui pouvait
toucher chaque année entre 9 et 10 000 F de salaire. Sans parler des
« princes du reportage », Jules Huret au Figaro, Gaston Leroux
au Matin, qui tournaient autour de 20 000 F annuels, ou mieux encore
les directeurs de rédaction particulièrement renommés,
tel Clemenceau à L'Aurore qui se faisait payer 36 000 F.
Si le reporter était de plus en plus en position de salarié
régulier d'un journal, il restait quelques passants - des pigistes, dirait-on
aujourd'hui. G. Fonsegrive décrivait ce passant comme un homme pressé:
« Il passe donc sa vie à courir: il court pour se procurer des
nouvelles; il court ensuite pour les placer. [...] Il est indispensable d'ailleurs
que les nouvelles soient racontées de façon différente
selon la teinte des divers journaux, et vous pensez bien que les détails
[...] n'étaient pas les mêmes selon que la narration était
destinée à La Croix ou à La Lanterne
». (17)
Malgré les améliorations liées au salariat
et à l'extension du marché du travail de presse, la précarité
était de mise, la vie difficile: « À cause de la modicité
de leur salaire, des heures de leur travail qui les privent des joies du foyer,
les journalistes se marient peu. Ils habitent du côté de Montmartre,
quartier pas trop cher et rapproché des boulevards. Un journaliste avec
300 F par mois est moins heureux qu'un employé de commerce avec la même
somme, parce qu'il est obligé d'être mieux habillé et que,
vivant plus dehors, il a plus de dépenses. L'irrégularité
de son labeur, souvent heurté d'à-coups, l'expose à prendre
ses repas au restaurant. (18) »
Bien que sa notoriété allât grandissant, le
reporter était encore souvent considéré comme un personnage
superficiel, un dandy et un courant d'air: « Il est entré comme un
coup de vent; il parle comme un sifflet à locomotive, par mots hachés,
haletants. Habillé à la dernière mode, il s'agite, il fait
sonner son importance (19). Presque
insaisissable, toujours en l'air, courant sus aux nouvelles comme s'il chassait
le papillon (20). »
Mais avec le temps, le reporter parvint à une certaine respectabilité
par le fait qu'il côtoyait un nombre croissant de personnalités,
assistait à des événements considérables et surtout
disposait d'une autonomie exceptionnelle: « Il pénètre dans
les coins les plus secrets, il tourne ou surmonte tous les obstacles, aborde
les plus hauts personnages, suit les ministres en voyage, les armées
en manuvre, même en campagne, héroïque souvent par simple
curiosité, et quelquefois sournois, inventant les faits divers quand
il n'en a pas à se mettre sous la dent. Quel homme, quel homme! (21)
»
Le mythe n'en était encore qu'aux fondations qu'il éblouissait
déjà, mais le public qui commençait à vibrer aux
accents des voyages aventureux des grands reporters ne savait pas la précarité
de la condition de la plupart de ces demi-héros: « Le grand reportage,
cet art de voir, a eu ses héros, des journalistes plus ou moins connus
aujourd'hui, la gloire passe vite. [...]À la rareté [des emplois],
il faut ajouter encore l'humeur capricieuse des directeurs. Dans un journal,
un grand reporter est le favori pendant quelque temps, puis le vent change et
d'un jour à l'autre il tombe en pleine disgrâce. Comme les journaux
ne consentent généralement pas de traité avec leurs rédacteurs,
la disgrâce est pour ceux-ci le renvoi immédiat et la misère
(22). »
L'apport de la littérature et de la sociologie
Une influence dans l'élaboration des méthodes de reportage
est rarement soulignée; elle est pourtant déterminante: c'est
la participation des écrivains à la presse de l'époque
et d'une manière générale le rayonnement de la littérature
- qui est la valeur culturelle centrale du XIXe siècle - sur les journaux.
La presse du XIXe était tout à la fois un marchepied
pour les apprentis écrivains qui cherchaient à affiner leur talent
et se faire reconnaître (Zola), un gagne-pain (Balzac), ou une tribune
(Hugo). C'était une référence pour tous, écrivains,
mondains (les pseudo-écrivains qui répandaient leur mauvaise prose
à travers les colonnes) et lecteurs: les auteurs étaient connus
du public non pas grâce à leurs ouvrages reliés mais par
leurs publications dans les journaux.
Émile Zola était, parmi les écrivains célèbres
du XIXe, celui qui participa le plus à la presse. Journaliste et écrivain,
il se tint à une discipline rigoureuse: « Nulla dies sine linea
» (pas un jour sans une ligne). Sa carrière journalistique fut considérable.
Il écrivit entre 1859 et 1881 des milliers d'articles dans plus de quarante
huit journaux dont mille huit cents chroniques (non signées) au Sémaphore
de Marseille entre 1871 et 1877. À la fois chroniqueur de la vie quotidienne,
essayiste politique, critique littéraire et d'art, il ne cachait pas
qu'argent et notoriété motivaient cette participation aux journaux:
« Je considère aussi le journalisme comme un levier si puissant
que je ne suis pas fâché du tout de pouvoir me produire à
jour fixe devant un nombre considérable de lecteurs. »
Ces collaborations n'ont pas toujours été harmonieuses,
l'antagonisme entre les écrivains et les critiques littéraires
ne perdant pas une occasion de s'exprimer, certains mots sont passés
à la postérité: « Si la presse n'existait pas, il
ne faudrait pas l'inventer » (Balzac); « La presse est une bouche
forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours » (Vigny);
« Je ne comprends pas qu'une main pure puisse toucher un journal sans une
convulsion de dégoût » (Baudelaire).
On a cru pouvoir affirmer que l'interpénétration forte
de la presse et de la littérature avait trop longtemps enfermé
le journalisme français dans un amalgame de l'information et de la polémique,
des faits et des romans. Pour l'accusation, on retient souvent la phrase d'Émile
Zola: « L'information [...] a transformé le journalisme, tué
les grands articles, tué la critique littéraire, donné
chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et
petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. »
Mais on oublie la suite de son propos: « Si la littérature est
une récréation de lettrés, l'amusement réservé
à une classe, la presse est en train de tuer la littérature. Seulement
elle apporte autre chose, elle répand la lecture, appelle le plus grand
nombre à l'intelligence de l'art. À quelle formule aboutira-t-elle?
Je l'ignore. On peut constater simplement que si nous assistons à l'agonie
de la littérature d'une élite, c'est que la littérature
de nos démocraties modernes va naître (23).
»
C'est un procès un peu trop commun que celui des littérateurs
empêcheurs de modernité de l'information. La preuve en est - il
faut lire pour cela l'enquête de Jules Huret sur les milieux littéraires
(1891) ou les numéros de l'hebdomadaire Les Annales politiques et
littéraires de la fin du XIXe -, des écrivains de l'époque
comprenaient l'intérêt général des évolutions
de la presse et ne s'y opposaient pas. Anatole France disait ainsi, à
propos des nouvelles pratiques journalistiques, l'interview en particulier:
« Ne vous y trompez pas: à bien prendre les réponses des
hommes connus, l'interview donne, autant et mieux parfois que les oeuvres méditées,
la mesure d'un esprit. Telle intelligence que je soupçonnais vide et
soufflée, qui faisait illusion par l'emploi de quelques procédés
d'art, étale glorieusement son inanité devant l'interviewer attentif (24).
»
Cet apport de la littérature à la presse est un secteur
de recherche peu développé. Il semble bien qu'à l'instar
des milieux professionnels, les spécialistes scientifiques aient longtemps
refusé de reconnaître l'intensité de ces liens historiques
et leurs caractères productifs. On préféra tenir en peu
d'estime cette contribution à la construction de la presse moderne et
même la considérer comme un frein.
Quelques chercheurs se sont hasardés à contester ce
quasi-dogme historique, notamment Pierre Albert qui estimait que la presse française
du XIXe avait beaucoup bénéficié de la collaboration du
milieu des lettres et que les journaux français avaient la réputation
d'être mieux écrits, plus variés et plus originaux que les
supports anglo-saxons.
M. Palmer fut donc précurseur quand il observa qu'un courant
littéraire - le naturalisme - semblait avoir beaucoup contribué
à asseoir la pratique du reportage dans les rédactions des journaux,
en particulier le reportage social: « [en France], le reportage «
collé » à l'actualité, tributaire des nouvelles technologies
de l'information et de son marché, doit autant au nouveau journalisme
anglo-saxon qu'au naturalisme (25). »
Poursuivant cette remarque, on pourrait formuler l'hypothèse
que, plutôt qu'exclure les modes plus littéraires de production
de l'information pour les remplacer par la sécheresse des méthodes
américaines, la presse française tâcha d'utiliser la richesse
des deux genres. Ce faisant, elle tentait de concilier deux exigences que la
rhétorique des anciens avait déjà parfaitement identifiées:
la précision des observations et l'efficacité de la transmission.
Réflexion sur le discours en vue de lui conférer le
maximum de qualités persuasives, la rhétorique latine avait mis
en lumière la forte tension qui tout à la fois oppose et réunit
deux exigences apparemment antinomiques de la communication: celle qui cherche
à contenir de la manière la plus fidèle possible un segment
de la connaissance, et celle qui tente perpétuellement de la rendre attractive
et agréable au récepteur (26).
Empruntant à la sécheresse clinique des exposés
à l'américaine et aux qualités d'expression de la littérature
naturaliste française, le journalisme hexagonal aurait renoué
avec cette synthèse d'exigences rhétoriques - dont on trouve évidemment
trace dans de nombreux autres domaines intellectuels, de la philosophie des
Lumières à l'histoire visitée par Jules Michelet sans oublier
les sciences naturelles de Georges-Louis-Marie Buffon.
Cette hypothèse s'accorderait bien à une autre contribution
à l'émergence du reportage collé à l'actualité,
même si, contrairement à la littérature, sa participation
directe aux changements de pratiques de l'information ne fut pas aussi évidente:
il s'agit de la montée en puissance de la sociologie d'Auguste Comte
et d'Emile Durkheim, et d'une manière générale du discours
positiviste de la science sociale qui, au cours des premières années
de la Troisième République, fut, en quelque sorte, la science
républicaine.
Il y a en effet tout lieu de penser que les principes positivistes
d'Auguste Comte de la première époque (celle d'avant la rencontre
et la mort précoce, en 1846, de Clotilde de Vaux), qui affirmait une
foi inébranlable en la capacité de sa proposition théorique
d'établir rigoureusement les faits sociaux et de les interpréter
en lois générales, ont grandement influencé les habitudes
de production de la presse, en incitant celle-ci à emprunter les voies
de l'observation et de la recherche des régularités de faits.
Plus encore, l'acharnement de son héritier, Emile Durkheim,
à donner droit de cité à la sociologie ne put se faire
sans retentissements sur les médias de l'époque. Comme l'a souligné
l'historien de la sociologie Wolf Lepenies, l'entrée d'E. Durkheim à
la nouvelle Sorbonne, en 1902, fut source de réactions violentes, tant
des adeptes des sciences de la nature qui voyaient dans cet avènement
la négation de la démarche scientifique expérimentale,
que des hommes de lettres qui contestaient à la sociologie sa capacité
à interpréter les fonctionnements sociaux, sans parler de ceux
qui estimaient que Durkheim n'était qu'un usurpateur et un traître
à la pensée d'un maîtreComte (version seconde époque,
quand il versa dans la poésie et réhabilita les sentiments dans
sa pratique scientifique).
W. Lepenies rappelle que E. Durkheim représenta celui qui,
dans une période confuse de définition de l'objet de la sociologie,
offrit à la République renaissante une doctrine qui put en imposer
aux clercs. En quelque sorte, la sociologie érigée en science
fit office de religion contre le cléricalisme: « La sociologie de
Durkheim passait essentiellement pour une science morale: elle semblait en mesure
de fournir une solution de rechange efficace pour remplacer l'éducation
cléricale traditionnelle par une éducation laïque (27).
»
Malgré les violentes attaques qui l'accusaient d'escroquerie,
et la disparition d'E. Durkheim en 1917, la prétention têtue de
la sociologie à un droit à l'existence scientifique au même
titre que les sciences de la nature obtint gain de cause. Cette évolution
se fit à la faveur d'une perte de vitesse de la littérature, dont
les principaux auteurs ne parvinrent plus à renouveler le système
de valeurs et à le transmettre aux jeunes générations,
préférant se réfugier dans un conservatisme nationaliste
et étriqué au sein de L'Action française.
Cette évolution profita aussi d'une mutation plus globale
que nous avons déjà évoquée, et que confirme l'historien
de la sociologie et des sciences:
la perte de vitesse de la littérature savante, plus soucieuse
de forme que de précision, représentée par l'Histoire
naturelle de Georges-Louis-Marie Buffon, et la montée en puissance
corrélative des dogmes des sciences exactes portés par les travaux
des physiologistes Xavier Bichat et Claude Bernard, et du mathématicien
et astrophysicien Pierre Laplace;
le reflux d'une pratique historienne littéraire qu'incarnait
Jules Michelet, et son remplacement par une histoire qui se prétendait
elle aussi une « science positive », autour de Gabriel D. Monod;
un recul des conceptions du monde privilégiant une approche
métaphysique, qu'elle fût produite par les philosophes ou les
clercs.
L'époque était au concret, aux faits, et le journalisme
en hérita: « Le goût profondément enraciné
des Français pour les idées générales et le brillant
de la rhétorique devait faire place à un amour sans préjugés
des faits et une conscience stricte de la méthode suivie. Le degré
de civilisation des nations modernes était depuis longtemps fonction
de leur production scientifique, et non plus de leur sensibilité linguistique.
L'excellence stylistique d'un auteur n'avait plus rien à voir avec le
degré de vérité contenue dans ses idées; elle était
aussi charmante et inutile qu'un ornement (28).
»
En définitive, ajoutés à toutes les contingences
se rapportant aux mutations économiques, sociologiques et politiques,
il nous faut prendre en compte deux nouveaux facteurs en partie contradictoires,
et intervenant successivement dans la chronologie: d'abord une influence sans
partage de la littérature réaliste sur la presse, puis une perte
de vitesse générale des hommes de lettres en faveur des sciences
exactes et des démarches scientifiques qui prétendaient à
la même rigueur et aux mêmes résultats obtenus dans le champ
social. Entre ces deux moments, le premier situé autour de 1850, le second
autour de 1900, le reportage se développa. Il le fit en s'appuyant sur
le courant littéraire qui incarna le mieux la synthèse transitoire
de cette mutation d'une domination intellectuelle à une autre: le naturalisme
d'Émile Zola, celui qui s'auto-proclamait le « Claude Bernard de
la littérature ».
La contribution des naturalistes
En 1889, le journaliste Hugues Le Roux signalait dans le quotidien
Le Temps: « La volonté du lecteur qui, depuis le mouvement
naturaliste, professe pour le document vraiment vrai un goût très
vif, a tiré l'homme [le reporter] de cette obscurité où
il végétait, sans lettres et accessoirement sans orthographe.
Le reportage remonte des bas fonds du journal à la surface. Il est devenu
chronique. Il tente les artistes, les littérateurs, les poètes,
ceux qui savent voir, devenir, composer, écrire, ceux qui ont des impressions
justes et profondes, ceux dont le regard perce les contours, va à l'âme
des hommes et des choses. »
Émile Zola était par excellence un écrivain
naturaliste. Père de ce courant littéraire, il a légué
une approche singulière de l'uvre où l'intégration
du réel est une condition indispensable à l'insertion de l'art
dans le courant vital de son époque. Il s'opposait totalement aux courants
romantique et classique des XVIIe et XIXe siècles qui cherchèrent
dans d'autres époques de l'histoire - le Moyen Âge, l'Antiquité
- la matière romanesque. Il tenta sans succès de mener sa quête
littéraire aux frontières scientifiques: « Introduire dans
l'étude des faits moraux l'observation pure, l'analyse exacte employée
dans celles des faits physiques. » (L'Événement,
25 juillet 1866)
Pour observer et analyser - deux mots essentiels dans l'uvre
naturaliste de Zola -, il voulut utiliser les méthodes de la médecine
expérimentale de Claude Bernard, pour créer le « roman expérimental
»: « En faisant varier le milieu qui influe sur des personnages et
en constatant les modifications qui se manifestent alors en leur comportement,
le romancier se trouve, d'après Zola, dans des conditions analogues à
celles où se place le savant lorsqu'il applique la méthode des
variations concomitantes (29). »
Malgré l'échec de cette tentative, Zola se voulait
avant tout le témoin de son temps: « Pour Zola, on ne peut arriver
à restituer le réel dans le cadre d'un passé retrouvé
en une vision plus poétique qu'historique; le réel ne peut guère
se concevoir que comme étude de la société contemporaine;
il exige de l'artiste une participation totale à son époque; la
première tâche est de discerner les traits singuliers de son temps,
de les accepter franchement (30). »
Dans sa quête du réel, l'écrivain naturaliste
aspirait à la vérité. Il révélait la souffrance
et la misère humaine et il se posait en redresseur de torts; en choisissant
de participer à son temps, il ambitionnait de l'influencer; d'observateur,
il se faisait acteur: le secours de la veuve et l'orphelin, l'accusateur public,
la conscience des justes... À cette fin, il avait recours à une
méthode qui consistait pour l'essentiel en trois étapes:
L'enquête de terrain; pour écrire Germinal, Zola
visita pendant une semaine les régions houillères, les corons,
les mines, les réunions politiques, s'imprégnant des ambiances
et des faits;
La synthèse de documents et de lectures croisées,
parcourues de manière non systématique, plus comme un complément
à l'imprégnation;
La subordination du détail à l'ensemble, construit
a posteriori, après un long parcours: « L'uvre ne s'anime
qu'au moment de la rédaction, et tout cet appareil d'ébauche,
de notes et de plans n'a encore abouti qu'à dresser une sorte de charpente;
si minutieusement qu'il ait été préparé, le travail
de rédaction n'en marque pas moins une sorte de création ex
nililo (31). »
Une méthode que ne renierait pas un reporter, loin s'en faut.
En 1924, pour mettre en évidence ce lien entre journalisme et littérature,
André Billy et Jean Piot imaginaient un débat entre un homme de
lettres et un homme de presse. Celui-ci résume bien cette idée
courante à l'époque que ce qui rapprochait les deux métiers,
c'était de puiser dans le même réel les éléments
d'une création intellectuelle, le journaliste pour écrire ses
articles, l'écrivain pour ses romans. Nous reproduisons un court extrait:
« Le littérateur: Il sied (...) de distinguer dans le
journalisme ce qui est création de l'esprit de qui est simple transcription
personnelle.
Le journaliste: Enfin, nous allons nous entendre! Je trouve d'ailleurs
bien artificielle cette opposition du journalisme et de la littérature
à laquelle on s'est complu de divers côtés ces derniers
temps. Si l'art du conteur et du romancier consiste à donner l'illusion
de la vie par le moyen des mots assemblés, tout bon reporter est conteur.
Tout bon reporter a en lui l'étoffe d'un bon conteur. [...]
Le littérateur: Pourtant, il faut tenir compte de cette différence
que le conteur travaille sur de la matière inventée, alors que
le reporter se contente de mettre au net ce qu'il a vu ou ce que lui a dit le
commissaire de police du coin.
Le journaliste : Êtes-vous sûr que le conteur, le romancier
travaillent toujours sur de la matière inventée?
Le littérateur: Il est vrai que le conteur, le romancier
utilise souvent des matériaux, des faits, des traits de murs et
de caractère pris dans la vie et que parfois il les transpose à
peine (32). »
Le naturalisme se reconnaît parfaitement au détour
de cette conversation. Ce que ces débatteurs imaginaires finissent par
se constater de commun, les écrivains naturalistes du XIXe siècle
auraient pu l'exprimer, si tant est que cela ne fût pas anachronique.
Il est en effet probable que les naturalistes n'ont guère eu l'occasion
de s'exprimer ainsi, car à leur époque, la participation des écrivains
à la presse était une évidence. Ce n'est que plus tard
qu'elle s'estompa, puis fut oubliée, et que d'aucuns tentèrent
de retisser les filiations.
D'ailleurs, les caractères communs entre littérature
et journalisme de reportage ne pouvaient être réservés au
seul courant naturaliste. Le plus bel exemple d'interchangeabilité des
genres n'est il pas fourni par un auteur qui ne fut pas considéré
comme un adepte du naturalisme, ni même un réaliste: Victor Hugo.
M. Palmer signale que la première édition du recueil
de textes intitulé Choses vues, parue en 1887, aurait dû
s'appeler Reportages, si le directeur de publication ne s'y était
pas opposé car le terme n'était pas encore parfaitement reconnu.
En effet, si l'histoire a consacré l'écrivain, elle oublia que
Victor Hugo fut un chroniqueur judiciaire admiré et un reporter de son
temps, révélé par de nombreuses publications de presse
et plus encore par la compilation des fragments d'écrits personnels après
sa mort. Jean Bernard préfaçait ainsi la seconde livraison de
Choses vues en 1899: « C'est là du vrai reportage, que tant
de gens dédaignent encore aujourd'hui, et qui est la forme la plus vivante,
la plus intéressante, la plus difficile du journalisme. Écrire
une chronique sur un sujet donné... en prenant son temps, est à
la portée du premier journaliste venu, à condition qu'il ait des
lettres, connaisse son histoire et ne soit dépourvu ni de philosophie
ni de style. Mais, pour raconter dans une forme personnelle l'événement
dont vous venez d'être témoin, [...] pour être en un mot
« actualiste » dans le vrai sens du mot, il faut avoir une nature toute
spéciale, et cumuler à la fois la poésie de l'improvisation
et la sûreté de jugement... »
Autrement dit un mélange détonnant, du talent et
de la rigueur. Un mélange qui signait une conception de l'information.
Transfert et oubli
Émile Zola, chef de file du courant naturaliste, a été
accompagné et suivi par de nombreux écrivains, notamment ceux
du groupe de Médan : J K. Huysmans, G. de Maupassant, H. Céard,
L. Hennique, P. Alexis; d'autres noms célèbres sont parfois rattachés
à ce courant, même si eux-mêmes ne l'ont pas revendiqué
: J. Vallès, J. Renard, A. Daudet.
Comme tous les groupes littéraires s'affrontant sur la place
de Paris, les naturalistes prétendaient n'être pas, eux, une confrérie,
un clan ni une école, encore moins un mouvement passager. Il est certain
que ce courant a marqué un demi-siècle de littérature -
avant de disparaître très rapidement en tant que tel - et qu'il
est puissamment imprégné par un courant antérieur majeur:
le réalisme de Balzac, Flaubert, Stendhal, les Goncourt, qui ont préparé
le terrain du naturalisme; ils ont aussi à leur manière défini
le champ du reportage: « L'introduction de l'élément dramatique,
de l'image, du tableau, de la description, du dialogue, me paraît indispensable
dans la littérature moderne. » (H. de Balzac.) « Nous avons
à saisir la vie, l'âme, la physionomie des choses et des êtres.
Les effets! Les effets! Mais ils sont les accidents de la vie, et non la vie.
» (H. de Balzac.) « Il y a en moi, littérairement parlant,
deux bonshommes distincts: un épris de gueulades, de lyrisme, de grands
vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de
l'idée; un autre fouille et creuse le vrai tant qu'il peut, qui aime
accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire
saisir presque matériellement les choses qu'il reproduit. » (G.
Flaubert.) « L'histoire est un roman qui a été, le roman
est l'histoire qui aurait pu être. » (les Goncourt.) Cette dernière
citation n'est pas sans rappeler cette autre, de T. Renaudot: « L'histoire
est le récit des choses advenues, la gazette seulement le bruit qui en
court. »
Honoré de Balzac et Gustave Flaubert étaient d'ailleurs
de ceux qui, comme Émile Zola, prétendirent que la sociologie
d'un Auguste Comte n'apportait rien de nouveau que la littérature réaliste
prétendît faire. Balzac, qui se qualifiait de docteur ès
sciences sociales, voulait faire pour la société ce que Buffon,
cent ans auparavant, avait fait pour la zoologie: « Analyser les espèces
sociales qui composent la société française et raconter
l'histoire véridique des murs que les historiens, obnubilés
par l'éclat ou la misère des grandes actions des États,
oublient généralement d'écrire. »
Ce faisant, Balzac se positionnait comme précurseur de la
« nouvelle histoire » portée par les Annales d'histoire
économique et sociale lancées en 1929 par Marc Bloch et Lucien
Febvre. Quant à Gustave Flaubert, il raillait volontiers les ambitions
d'un Auguste Comte, et croyait mieux faire oeuvre de science sociale que le
sociologue car, disait-il, seul l'auteur qu'il était pouvait s'isoler
et s'abstraire de la contrainte sociale. La sociologie ne manquait donc pas
de concurrents (33)!
En définitive, Paul Alexis voyait dans le naturalisme «
la littérature du XXe siècle » car il ne s'agissait pas
d'une quelconque rhétorique, « mais (de) quelque chose d'autrement
sérieux, une « méthode ». Une méthode de penser,
de voir, de réfléchir, d'étudier, d'expérimenter,
un besoin d'analyser pour savoir, mais non une façon spéciale
d'écrire. (...) Au contraire, le naturalisme est assez large pour s'accommoder
de toutes les « écritures ». Le ton de procès-verbal
d'un Stendhal, la sécheresse impopulaire d'un Duranty trouvent grâce
devant lui autant que le lyrisme concentré et impeccable de Flaubert,
que l'adorable nervosité de Goncourt, l'abondance grandiose de Zola,
la pénétration malicieuse et attendrie de Daudet. Tous les tempéraments
d'écrivains (34). »
Cet attachement des naturalistes pour l'observation, la description
et l'analyse fut par la suite critiqué, quand, vers la fin du siècle,
le courant perdait en influence. Mais deux réflexions de détracteurs
soulignent combien le naturalisme a profondément contribué à
désenclaver la littérature en la conduisant à s'intéresser
au vécu quotidien et banal des lecteurs, à la sortir d'un élitisme
de littérateurs soucieux de protéger leur fonds de commerce. Répondant
aux questions de Jules Huret qui effectuait son enquête sur l'évolution
littéraire, Anatole France saluait l'uvre dénonciatrice
de la misère de Zola, dans L'Assommoir et Germinal, mais il ajoutait:
« Quand on les eut lus et que l'on se fut dit: « Tout cela est vrai,
très vrai, mais aussi c'est triste, et cela ne nous apprend rien que
nous ne sachions... », on aspira à autre chose. »
Paul Hervieu se plaignit de ce que les courants naturalistes et
psychologiques (ce dernier courant utilisa les méthodes naturalistes
mais entendit éviter la sécheresse des observations matérielles
par une étude des comportements des acteurs du réel) galvaudaient
le métier d'écrivain: « La méthode naturaliste et
la méthode psychologique me semblent avoir l'inconvénient pareil
d'avoir enseigné trop visiblement leurs procédés, de trop
montrer leur trame, et d'établir, à l'usage de tous, un canevas
à livres, sur lequel il n'est pas nécessaire d'être un littérateur
proprement dit pour y broder son petit roman. Il suffirait d'être intelligent;
mettons très intelligent. À tout homme de belle intelligence, qui a de la mémoire,
et un peu l'expérience d'avoir déjà vécu vingt ou
vingt cinq ans, les naturalistes et les psychologues sont venus démontrer
qu'il pouvait faire un roman. »
Ainsi, les naturalistes ont livré les recettes d'une littérature
accessible et attrayante; ils ne se sont pas contentés de populariser
des causes sociales, ils ont indiqué comment en socialiser la révélation;
ils ont dit comment l'écriture, à condition d'être organisée
selon des principes - une méthode - pouvait parvenir à saisir
et à transmettre une représentation du réel. En se répandant
dans les journaux qui bientôt les ont imités, ils ont donné
l'impulsion à une nouvelle pratique journalistique qui fut appelée
généralement reportage (et parfois enquête), et qui, bientôt,
devait leur échapper, et les oublier.
En effet, au XXe siècle, alors que le reportage s'imposait
à toutes les formes de presse, la référence au naturalisme
disparut très rapidement, aussi vite que le courant littéraire
lui-même. Restèrent les oeuvres, et les pratiques, transférées
à la presse moderne. Les auteurs de reportage contemporains ont beaucoup
en commun avec les naturalistes; l'ambition sûrement, celle de traduire
le réel; mais aussi la méthode: imprégnation sur le terrain,
recueil de faits, lectures diverses dans un premier temps; puis construction
critique de l'ensemble nécessitant des capacités de synthèse
et de discernement; enfin, une richesse de restitution exigeant originalité,
personnalité et talent.
Depuis le naturalisme, le reportage à la française
n'est pas une simple collection de faits enfilés comme des perles. Contrairement
au reportage à l'américaine (ou plutôt sa caricature), il
n'est pas l'un des derniers avatars d'une vision positiviste du monde, croyant
trouver dans on ne sait quelle dévotion aux faits une compréhension
définitive de la complexité. C'est, au contraire, une oeuvre de
création que l'auteur marque de sa présence, dans laquelle la
subjectivité est une donnée de base du processus productif, incontournable
et incontournée.
Depuis cette époque, le reportage s'est affirmé comme
une pratique journalistique adulte, sans doute la plus aboutie qui soit : un
indicible dosage de précision intellectuelle, de rigueur morale et d'engagement
personnel, qui conduit un individu commun à s'attacher provisoirement
à une situation sociale réelle, à l'étudier avec
les outils précaires dont il dispose, à la critiquer à
la lumière de son propre jugement, et à la restituer avec tout
le talent possible qu'autorise l'intensité de sa conviction finale.
Source : RUELLAN, Denis.1993. Le professionnalisme du flou,
identité et savoir-faire des journalistes français, p. 109 à
129. Total de 240 pages.
(1). SAUVAGE C., Journaliste
- Une passion, des métiers, CFPJ, 1988.