« Les faits ne sont pas objectifs par eux-mêmes, ils
sont objectivés par des méthodes et selon des points de vue différents.
»
Pierre ANSART (1990, 14). Le jaguar et le tamanoir: vers le degré zéro
de la pornographie. Montréal, Boréal.
« En dépit de leurs affirmations, selon lesquelles
ils ne font que rendre compte de ce qui s'est déroulé, les journalistes
reconstruisent la réalité grâce à des méthodes
qui sont sélectives. »
Richard LENTZ (1991, 16). The Search for Strategic Silence: Discovering What
Journalism Leaves out. American Journalism, vol. 8, no. 1, pp.10-26.
« La tendance contemporaine en journalisme insiste plus sur
l'équité que sur l'objectivité. »
Elizabeth B. ZIESENIS (1991, 241). Suicide Coverage in Newspapers: An Ethical
Consideration. Journal of Mass Media Ethics, vol. 6, no.4, pp. 234-244.
La question de l'objectivité est incontournable pour qui
veut traiter des devoirs professionnels des journalistes. Le concept d'objectivité
a deux fonctions principales en journalisme: la première rend uniformes
les procédures de travail des journalistes, la seconde concerne les aspects
éthiques et déontologiques de leur travail. On verra que l'objectivité
journalistique, comme celle des scientifiques, est contestée de bien
des façons, ce qui m'amènera à parler plutôt d'impartialité.
L'objectivité journalistique comme procédure
Pour les sources d'information, l'objectivité journalistique
est un facteur très important. Les obligations qu'elle impose aux journalistes
assurent les sources que leurs versions et leurs interprétations de la
réalité ne seront contestées que par d'autres sources et
ne seront pas soumises aux biais et aux préférences du journaliste
(1).
Pour les journalistes aussi l'objectivité est un concept
majeur. C'est à tout le moins ce que suggère une étude
de Phillips qui révèle que 98% des journalistes interrogés
à ce sujet disent adhérer à cette valeur professionnelle (2).
Mais en quoi consiste l'objectivité journalistique, dans les faits? Il
en existe plusieurs définitions.
Certains auteurs la décrivent comme un ensemble de procédures
de travail, des routines en quelque sorte. Pour Padioleau, il s'agit de règles
d'écriture formelles avec lesquelles sont familiers les différents
auditoires des journalistes (3). Charron
et Lemieux décrivent ces règles comme des « techniques discursives
particulières: mode indicatif, formules neutres, catégories de
sens commun, identification et citation des sources, etc. (4)
». Le recours à ces procédés n'est pas aléatoire.
Au contraire, il constitue une obligation chez les journalistes nord-américains,
surtout lorsque ceux-ci s'adonnent aux genres journalistiques factuels que sont
le compte rendu et l'enquête. Chez les chroniqueurs, les critiques et
les commentateurs, ces règles d'écriture neutres sont plus ou
moins suivies, certains préférant un style plus flamboyant afin
de créer des impressions et susciter des émotions au sein de leur
auditoire. Quant aux éditorialistes, ils adoptent généralement
une règle d'écriture neutre afin de donner un caractère
d'objectivité et de détachement à l'énoncé
de leurs arguments et de leurs commentaires.
Par ailleurs, les règles d'écriture utilisées
quotidiennement sont définies comme des routines journalistiques par
certains théoriciens et praticiens des médias. Ainsi comprise
et admise, l'objectivité journalistique permet de limiter le travail
à la répétition de pratiques que le courriériste
parlementaire québécois Gilles Lesage qualifie d'obnubilantes
tellement elles s'opposent à la réflexion et à la distance
critique (5). Chez Padioleau, l'expression
« routines » n'est pas péjorative, elle désigne simplement
« un ingrédient nécessaire dans la profession [...], c'est-à-dire
des pratiques d'écriture et de mise en forme de nouvelles qui s'exercent
sans requérir des opérations innovatrices par rapport à
la pratique quotidienne (6) ».
Ces routines ont des avantages certains pour les journalistes, surtout
dans les sociétés où les médias sont souvent perçus
comme un simple miroir de la réalité. Associées à
cette perception des médias, elles offrent une grande protection aux
journalistes contre d'éventuelles critiques qui pourraient leur être
adressées relativement à un supposé parti pris (7).
Ils peuvent toujours plaider qu'ils agissent de la même façon pour
tous.
De plus, le fait d'accepter ces procédés narratifs
comme des éléments majeurs de l'objectivité journalistique
offre aux journalistes une rationalité qui les immunise partiellement
contre certaines théories divergentes et contrariantes. Par exemple,
l'objectivité journalistique s'oppose fondamentalement à la théorie
voulant que les journalistes ne rapportent pas la réalité, mais
participent plutôt, avec l'aide de leurs sources d'information, à
un processus de construction de la réalité. C'est par ce processus
que des faits deviennent des événements, puis des nouvelles grâce
aux interventions successives des sources et des journalistes. Ce processus
est complexe et jette le doute sur la « vérité » que
rapportent les journalistes (8), qui préféreraient
se contenter du concept d'objectivité érigé en paradigme
simpliste.
Un autre avantage du paradigme de l'objectivité est de délester
le journaliste de la responsabilité morale quant aux conséquences
de ses actes professionnels pour les autres (9).
En soutenant qu'il ne fait qu'obéir à des règles prédéfinies,
comme rapporter les faits sociaux sans les censurer par exemple, le journaliste
parvient à se préserver de tout sentiment de culpabilité,
même lorsque le produit de son travail a des conséquences néfastes
pour certains.
On doit cependant reconnaître que l'objectivité complique
également le travail des journalistes, car elle leur impose de toujours
aller chercher la version opposée. Cela devient parfois problématique
au point où un journaliste peut décider de ne pas faire mention
d'une prise de position dans son compte rendu parce qu'il serait alors forcé
de s'enquérir des réactions adverses (10).
L'objectivité remise en question
Par ailleurs, la notion d'objectivité journalistique hante
la conception nord-américaine du journalisme. On en trouve les traces
dans plusieurs codes de déontologie ainsi que dans les critiques adressées
aux médias et à leurs journalistes. Pourtant, l'objectivité
est peut-être un mot creux. En tout cas, elle est une notion contestée
qui fait l'objet d'au moins six types d'opposition, selon Gauthier (11).
Ce sont des contestations d'ordre épistémologique, ontologique,
psychologique, pragmatique, éthique et idéologique.
L'opposition d'ordre épistémologique à l'objectivité
journalistique, précise Gauthier, est fondée sur l'impossibilité
d'avoir une connaissance pleine et entière de la réalité.
Il est incontestablement impossible de tout connaître. Même pour
l'individu qui passerait sa vie entière à lire, expérimenter,
conceptualiser et calculer, de larges pans de la réalité demeureraient
occultés. Du reste, le temps nécessaire pour découvrir,
connaître, comprendre et raffiner tous les outils de recherche suffirait
à remplir honorablement toute une vie! Que dire maintenant du journaliste
qui doit accéder à la connaissance de sujets variés, généralement
assez complexes comme le sont les comportements humains, en faire une synthèse
et communiquer le tout, le plus souvent en quelques heures et à travers
d'autres activités professionnelles? On admet facilement le bien-fondé
de la contestation épistémologique de l'objectivité journalistique.
Quant à la contestation d'ordre ontologique, elle a un rapport
étroit avec le courant philosophique selon lequel la réalité
n'existe pas indépendamment de l'observateur humain conscient. Contestable
à plusieurs égards, ce courant philosophique ne résiste
pas aux connaissances fournies par les sciences que sont l'anthropologie et,
surtout, la paléontologie sur des époques précédant
de plusieurs millions d'années l'émergence d'une conscience autoréflexive
humaine. En somme, on sait que la réalité existait bien avant
l'Homo sapiens.
La contestation d'ordre psychologique est fondée sur la conviction
que les journalistes, comme tous les humains, appréhendent toujours la
réalité en fonction de leur subjectivité propre. Cette
subjectivité étant différente d'un individu à l'autre,
il va de soi que le cadre perceptuel diffère également, ce qui
rend impossible le projet d'une connaissance objective: on observe plutôt
une multitude de connaissances partielles et partiales conditionnées
par ce que Boudon* nomme des effets de position (dans la société)
et de disposition (cognitive, morale, idéologique, etc.) (12).
Vient ensuite la mise en cause d'ordre pragmatique selon laquelle
l'objectivité journalistique ne serait en fait qu'une série de
procédures relatives à la production de l'information, ce qui
nous ramène à l'objectivité comme routine de travail. Ici,
l'objectivité se réduit principalement au fait que tous les journalistes
adoptent des pratiques identiques, dans toutes les circonstances, ce qui est
perçu comme une méthodologie objective. Cela ne signifie pas que
le produit de ces pratiques sera, lui, objectif.
Boudon veut esquisser une théorie restreinte de l'idéologie
qui « doit d'abord tenir compte de ce qu'on conviendra d'appeler des effets
de position et des effets de disposition, ces deux types pouvant être
regroupés dans la catégorie générale des effets
de situation » (Boudon : 1986, 106). Il précise plus loin que «
la connaissance sociale serait le fait non pas d'acteurs désincarnés
capables de contempler la réalité comme de l'extérieur,
mais, au contraire, d'acteurs socialement situés, cest-à-dire
caractérisés par une position et par des dispositions. De par
leur position, ces acteurs peuvent percevoir la réalité plutôt
sous un jour que sous un autre. De par leurs dispositions, même s'ils
ont la même position, ils interpréteront ou du moins pourront
dans certains cas interpréter la même réalité
de manière différente » (Boudon: 1986, 107-108).
Il existe aussi une contestation éthique parce que l'objectivité
des journalistes aurait pour conséquence d'occulter leurs différentes
responsabilités (que l'on sait maintenant trop nombreuses). J'ai fait
mention plus haut de ce type d'argument et je n'y reviendrai pas.
Enfin, la contestation d'ordre idéologique se manifeste quand
l'objectivité est dénoncée comme un instrument de mystification
utilisé par les pouvoirs dominants (13).
Selon les tenants de cette thèse, l'objectivité journalistique
nest ni plus ni moins qu'une stratégie qui oblige les journalistes
à accorder de l'importance aux arguments des détenteurs du pouvoir,
lesquels peuvent faire valoir leurs points de vue, même lorsque ceux-ci
ont toutes les allures de mensonges ou de demi-vérités. Grâce
à cette « objectivité », les puissants sont assurés
de ne pas être évacués des médias, qui pourraient
autrement les contester à un point tel qu'ils risqueraient d'être
renversés.
C'est encore Gauthier qui soutient que la notion d'objectivité
journalistique est une extension de l'objectivité scientifique. Il apparaît
par ailleurs que les journalistes n'ont pas utilisé le mot « objectivité
» pour définir leur travail avant les années 1920. Le terme
désignait à l'origine une méthodologie de travail rigoureuse
venue du champ de recherche en sciences naturelles. L'objectivité fut
perçue comme un antidote à l'émotivité et aux excès
partisans (jingoism) de la presse américaine conservatrice (14).
Si la notion d'objectivité a pu apparaître dès la fin du
XIXe siècle au sein des médias américains, comme le soutient
Fink (15), ce n'est que pendant les années
1930 que «l'idéologie du journalisme objectif a pris racine»
indique Christians (16).
Mais que renferme la notion d'objectivité ou que veut-on
qu'elle contienne? On s'entend généralement pour concevoir l'objectivité
comme une interdiction faite au journaliste de biaiser ses comptes rendus en
fonction de ses préjugés, de ses croyances, de ses convictions,
etc. On lui demande de laisser ces considérations de côté,
de les exclure de son travail de diffuseur d'informations, bien qu'elles soient
souvent utiles dans le travail de collecte d'information, ne serait-ce que pour
discuter avec les sources d'information afin de découvrir ce qu'elles
veulent cacher ou de relever leurs incohérences. Au moment de livrer
les fruits de son travail, le journaliste doit y aller de comptes rendus dits
objectifs. Il ne doit pas prendre parti, mais présenter au public les
éléments qui permettront à celui-ci de prendre parti. En
ce sens, le journaliste est impartial.
Le journaliste doit également éviter de se trouver
en conflit d'intérêts (17),
de « contaminer » son travail par ses préjugés et
ses opinions (18), ce qui signifie «
dépersonnaliser » ses comptes rendus (19).
Entman ajoute que l'impact d'une nouvelle doit être attribuable aux faits
qui y sont relatés et non pas à l'intervention du journaliste
lui-même. Cette façon de présenter la réalité
ne serait pas une faiblesse, selon Szuskiewicz (20),
mais plutôt un témoignage de force puisqu'elle oblige à
absorber tous les points de vue relatifs à un événement
et à les présenter de façon cohérente, logique et
concise. McDonald propose quant à lui une définition dans laquelle
l'objectivité implique une correspondance entre un objet de la réalité
et la connaissance qu'il est possible d'en avoir, ce qui écarte tout
biais personnel, tout parti pris qui déformerait la représentation
du réel (21). Il rejoint ainsi une
des thèses dominantes du positivisme scientifique.
Pour nos besoins, il suffit d'admettre que, quoique l'objectivité
soit impossible à atteindre, cette convention journalistique, puisqu'elle
en est une, n'en exige pas moins que le journaliste se limite aux faits et aux
opinions des autres dans ses comptes rendus, qu'il soit impartial, ne prenne
pas parti, et qu'en outre il divulgue ses sources pour assurer qu'il n'est pas
l'auteur des énoncés ou l'acteur des faits relatés. Aucune
interprétation de la part du journaliste ne doit « contaminer »
le texte, en somme, et les commentaires doivent provenir des sources, comme
le propose Sigal (22). Du reste, explique
Strentz, le recours aux sources d'information avait, à son origine, pour
fonction première d'aider les journalistes à accomplir un meilleur
travail, et quelques citations servaient à prouver qu'ils n'avaient pas
« tout inventé (23) ».
Source : BERNIER, Marc-François. 1994. Éthique et déontologie
du journalisme, chapitre 3, p. 65 à 71
Références:
(1). Ericson et al.: 1989, 15.
ERICKSON, Richard V., BARANEK, Patricia M. et Janet B.L. CHAN (1989). Negociating
Control : A Study of News Sources. Toronto, University of Toronto Press.
(3). Padioleau: 1976, 269.
PADIOLEAU, Jean (19S76). Systèmes dinteraction et rhétoriques
journalistiques. In Jean PADIOLEAU, Lopinion publique. Paris, Mouton Éditeur.
pp. 256-282.
(4). Charron et al.: 1991, 12.
CHARRON, Jean, LEMIEUX, Jacques et SAUVAGEAU, Florian (1991). Les journalistes,
les médias et leurs sources. Boucherville, Gaëtan Morin éditeurs.
(5). Lesage: 1980, 277.
LESAGE, Gilles (1980). Linformation politique à Québec.
De Duplessis à Lévesque : les journalistes au pouvoir ?
in Florian SAUVAGEAU et al. Dans les coulisses de linformation :
les journalistes. Québec, Québec/Amérique, pp. 263-290.
(14). Streckfuss: 1990, 973.
STRECKFUSS, Richard (1990). Objectivity in journalism: A Search and a Reassessment.
Journalism Quaterly, vol. 67, no. 4, pp. 973-983.
(15). Fink: 1988, 8.
FINK, Conrad C. (1988). Media Ethics in the Newsroom and Beyond. New York, McGraw-Hill.
(16). Christians: 1989, 9.
CHRISTIANS, Clifford G. (1989). Ethical theory in a Global Setting. In Thomas
W. COOPER et al., p. 3-19.
(17). Williamson: 1979, 69.
WILLIAMSON, Daniel R. (1979). Newsgathering. New York, Communication Arts Books,
Hasting House, p. 62-76.
(18). Aumente: 1991, 42.
AUMENTE, Jerome (1991). Growing a Free Press: The Struggle in Eastern Europe.
Washington Journalism Review, pp. 38-42.
(19). Entman: 1989, 30.
ENTMAN, R.M. (1989). Democracy without Citizens: Media and the Decay of American
Politics. New York, Oxford University Press.
(20). Szuskiewicz: 1991, 21.
SZUSKIEWICZ, Chris (1991). Journalism Schools Unnecessary. Content, septembre/octobre,
p. 21.
(21). McDonald: 1975, 69.
McDONCALD, Donald (1975). Is Objectivity Possible?. In John C. MERRILL et Ralph
BARNEY, pp. 69-88
(22). Sigal: 1973, 66.
SIGAL, Leon V. (1974). Reporters and Officials. Lexington, Lexington Books.
(23). Strentz: 1978, 50.
STRENTZ, Herbert (1978). News Reporters and News Sources; What Happens before
the Story is Written. Ames, Iowa State University Press.