Module 0.2

0.2.4 Augmentez vos connaissances !

De l'objectivité à l'impartialité

Par Marc-François Bernier

« Les faits ne sont pas objectifs par eux-mêmes, ils sont objectivés par des méthodes et selon des points de vue différents. »
Pierre ANSART (1990, 14). Le jaguar et le tamanoir: vers le degré zéro de la pornographie. Montréal, Boréal.

« En dépit de leurs affirmations, selon lesquelles ils ne font que rendre compte de ce qui s'est déroulé, les journalistes reconstruisent la réalité grâce à des méthodes qui sont sélectives. »
Richard LENTZ (1991, 16). The Search for Strategic Silence: Discovering What Journalism Leaves out. American Journalism, vol. 8, no. 1, pp.10-26.

« La tendance contemporaine en journalisme insiste plus sur l'équité que sur l'objectivité. »
Elizabeth B. ZIESENIS (1991, 241). Suicide Coverage in Newspapers: An Ethical Consideration. Journal of Mass Media Ethics, vol. 6, no.4, pp. 234-244.

La question de l'objectivité est incontournable pour qui veut traiter des devoirs professionnels des journalistes. Le concept d'objectivité a deux fonctions principales en journalisme: la première rend uniformes les procédures de travail des journalistes, la seconde concerne les aspects éthiques et déontologiques de leur travail. On verra que l'objectivité journalistique, comme celle des scientifiques, est contestée de bien des façons, ce qui m'amènera à parler plutôt d'impartialité.

L'objectivité journalistique comme procédure

Pour les sources d'information, l'objectivité journalistique est un facteur très important. Les obligations qu'elle impose aux journalistes assurent les sources que leurs versions et leurs interprétations de la réalité ne seront contestées que par d'autres sources et ne seront pas soumises aux biais et aux préférences du journaliste (1).

Pour les journalistes aussi l'objectivité est un concept majeur. C'est à tout le moins ce que suggère une étude de Phillips qui révèle que 98% des journalistes interrogés à ce sujet disent adhérer à cette valeur professionnelle (2). Mais en quoi consiste l'objectivité journalistique, dans les faits? Il en existe plusieurs définitions.

Certains auteurs la décrivent comme un ensemble de procédures de travail, des routines en quelque sorte. Pour Padioleau, il s'agit de règles d'écriture formelles avec lesquelles sont familiers les différents auditoires des journalistes (3). Charron et Lemieux décrivent ces règles comme des « techniques discursives particulières: mode indicatif, formules neutres, catégories de sens commun, identification et citation des sources, etc. (4) ». Le recours à ces procédés n'est pas aléatoire. Au contraire, il constitue une obligation chez les journalistes nord-américains, surtout lorsque ceux-ci s'adonnent aux genres journalistiques factuels que sont le compte rendu et l'enquête. Chez les chroniqueurs, les critiques et les commentateurs, ces règles d'écriture neutres sont plus ou moins suivies, certains préférant un style plus flamboyant afin de créer des impressions et susciter des émotions au sein de leur auditoire. Quant aux éditorialistes, ils adoptent généralement une règle d'écriture neutre afin de donner un caractère d'objectivité et de détachement à l'énoncé de leurs arguments et de leurs commentaires.

Par ailleurs, les règles d'écriture utilisées quotidiennement sont définies comme des routines journalistiques par certains théoriciens et praticiens des médias. Ainsi comprise et admise, l'objectivité journalistique permet de limiter le travail à la répétition de pratiques que le courriériste parlementaire québécois Gilles Lesage qualifie d'obnubilantes tellement elles s'opposent à la réflexion et à la distance critique (5). Chez Padioleau, l'expression « routines » n'est pas péjorative, elle désigne simplement « un ingrédient nécessaire dans la profession [...], c'est-à-dire des pratiques d'écriture et de mise en forme de nouvelles qui s'exercent sans requérir des opérations innovatrices par rapport à la pratique quotidienne (6) ».

Ces routines ont des avantages certains pour les journalistes, surtout dans les sociétés où les médias sont souvent perçus comme un simple miroir de la réalité. Associées à cette perception des médias, elles offrent une grande protection aux journalistes contre d'éventuelles critiques qui pourraient leur être adressées relativement à un supposé parti pris (7). Ils peuvent toujours plaider qu'ils agissent de la même façon pour tous.

De plus, le fait d'accepter ces procédés narratifs comme des éléments majeurs de l'objectivité journalistique offre aux journalistes une rationalité qui les immunise partiellement contre certaines théories divergentes et contrariantes. Par exemple, l'objectivité journalistique s'oppose fondamentalement à la théorie voulant que les journalistes ne rapportent pas la réalité, mais participent plutôt, avec l'aide de leurs sources d'information, à un processus de construction de la réalité. C'est par ce processus que des faits deviennent des événements, puis des nouvelles grâce aux interventions successives des sources et des journalistes. Ce processus est complexe et jette le doute sur la « vérité » que rapportent les journalistes (8), qui préféreraient se contenter du concept d'objectivité érigé en paradigme simpliste.

Un autre avantage du paradigme de l'objectivité est de délester le journaliste de la responsabilité morale quant aux conséquences de ses actes professionnels pour les autres (9). En soutenant qu'il ne fait qu'obéir à des règles prédéfinies, comme rapporter les faits sociaux sans les censurer par exemple, le journaliste parvient à se préserver de tout sentiment de culpabilité, même lorsque le produit de son travail a des conséquences néfastes pour certains.

On doit cependant reconnaître que l'objectivité complique également le travail des journalistes, car elle leur impose de toujours aller chercher la version opposée. Cela devient parfois problématique au point où un journaliste peut décider de ne pas faire mention d'une prise de position dans son compte rendu parce qu'il serait alors forcé de s'enquérir des réactions adverses (10).

L'objectivité remise en question

Par ailleurs, la notion d'objectivité journalistique hante la conception nord-américaine du journalisme. On en trouve les traces dans plusieurs codes de déontologie ainsi que dans les critiques adressées aux médias et à leurs journalistes. Pourtant, l'objectivité est peut-être un mot creux. En tout cas, elle est une notion contestée qui fait l'objet d'au moins six types d'opposition, selon Gauthier (11). Ce sont des contestations d'ordre épistémologique, ontologique, psychologique, pragmatique, éthique et idéologique.

L'opposition d'ordre épistémologique à l'objectivité journalistique, précise Gauthier, est fondée sur l'impossibilité d'avoir une connaissance pleine et entière de la réalité. Il est incontestablement impossible de tout connaître. Même pour l'individu qui passerait sa vie entière à lire, expérimenter, conceptualiser et calculer, de larges pans de la réalité demeureraient occultés. Du reste, le temps nécessaire pour découvrir, connaître, comprendre et raffiner tous les outils de recherche suffirait à remplir honorablement toute une vie! Que dire maintenant du journaliste qui doit accéder à la connaissance de sujets variés, généralement assez complexes comme le sont les comportements humains, en faire une synthèse et communiquer le tout, le plus souvent en quelques heures et à travers d'autres activités professionnelles? On admet facilement le bien-fondé de la contestation épistémologique de l'objectivité journalistique.

Quant à la contestation d'ordre ontologique, elle a un rapport étroit avec le courant philosophique selon lequel la réalité n'existe pas indépendamment de l'observateur humain conscient. Contestable à plusieurs égards, ce courant philosophique ne résiste pas aux connaissances fournies par les sciences que sont l'anthropologie et, surtout, la paléontologie sur des époques précédant de plusieurs millions d'années l'émergence d'une conscience autoréflexive humaine. En somme, on sait que la réalité existait bien avant l'Homo sapiens.

La contestation d'ordre psychologique est fondée sur la conviction que les journalistes, comme tous les humains, appréhendent toujours la réalité en fonction de leur subjectivité propre. Cette subjectivité étant différente d'un individu à l'autre, il va de soi que le cadre perceptuel diffère également, ce qui rend impossible le projet d'une connaissance objective: on observe plutôt une multitude de connaissances partielles et partiales conditionnées par ce que Boudon* nomme des effets de position (dans la société) et de disposition (cognitive, morale, idéologique, etc.) (12).

Vient ensuite la mise en cause d'ordre pragmatique selon laquelle l'objectivité journalistique ne serait en fait qu'une série de procédures relatives à la production de l'information, ce qui nous ramène à l'objectivité comme routine de travail. Ici, l'objectivité se réduit principalement au fait que tous les journalistes adoptent des pratiques identiques, dans toutes les circonstances, ce qui est perçu comme une méthodologie objective. Cela ne signifie pas que le produit de ces pratiques sera, lui, objectif.

Boudon veut esquisser une théorie restreinte de l'idéologie qui « doit d'abord tenir compte de ce qu'on conviendra d'appeler des effets de position et des effets de disposition, ces deux types pouvant être regroupés dans la catégorie générale des effets de situation » (Boudon : 1986, 106). Il précise plus loin que « la connaissance sociale serait le fait non pas d'acteurs désincarnés capables de contempler la réalité comme de l'extérieur, mais, au contraire, d'acteurs socialement situés, c’est-à-dire caractérisés par une position et par des dispositions. De par leur position, ces acteurs peuvent percevoir la réalité plutôt sous un jour que sous un autre. De par leurs dispositions, même s'ils ont la même position, ils interpréteront – ou du moins pourront dans certains cas interpréter – la même réalité de manière différente » (Boudon: 1986, 107-108).

Il existe aussi une contestation éthique parce que l'objectivité des journalistes aurait pour conséquence d'occulter leurs différentes responsabilités (que l'on sait maintenant trop nombreuses). J'ai fait mention plus haut de ce type d'argument et je n'y reviendrai pas.

Enfin, la contestation d'ordre idéologique se manifeste quand l'objectivité est dénoncée comme un instrument de mystification utilisé par les pouvoirs dominants (13). Selon les tenants de cette thèse, l'objectivité journalistique n’est ni plus ni moins qu'une stratégie qui oblige les journalistes à accorder de l'importance aux arguments des détenteurs du pouvoir, lesquels peuvent faire valoir leurs points de vue, même lorsque ceux-ci ont toutes les allures de mensonges ou de demi-vérités. Grâce à cette « objectivité », les puissants sont assurés de ne pas être évacués des médias, qui pourraient autrement les contester à un point tel qu'ils risqueraient d'être renversés.

C'est encore Gauthier qui soutient que la notion d'objectivité journalistique est une extension de l'objectivité scientifique. Il apparaît par ailleurs que les journalistes n'ont pas utilisé le mot « objectivité » pour définir leur travail avant les années 1920. Le terme désignait à l'origine une méthodologie de travail rigoureuse venue du champ de recherche en sciences naturelles. L'objectivité fut perçue comme un antidote à l'émotivité et aux excès partisans (jingoism) de la presse américaine conservatrice (14). Si la notion d'objectivité a pu apparaître dès la fin du XIXe siècle au sein des médias américains, comme le soutient Fink (15), ce n'est que pendant les années 1930 que «l'idéologie du journalisme objectif a pris racine» indique Christians (16).

Mais que renferme la notion d'objectivité ou que veut-on qu'elle contienne? On s'entend généralement pour concevoir l'objectivité comme une interdiction faite au journaliste de biaiser ses comptes rendus en fonction de ses préjugés, de ses croyances, de ses convictions, etc. On lui demande de laisser ces considérations de côté, de les exclure de son travail de diffuseur d'informations, bien qu'elles soient souvent utiles dans le travail de collecte d'information, ne serait-ce que pour discuter avec les sources d'information afin de découvrir ce qu'elles veulent cacher ou de relever leurs incohérences. Au moment de livrer les fruits de son travail, le journaliste doit y aller de comptes rendus dits objectifs. Il ne doit pas prendre parti, mais présenter au public les éléments qui permettront à celui-ci de prendre parti. En ce sens, le journaliste est impartial.

Le journaliste doit également éviter de se trouver en conflit d'intérêts (17), de « contaminer » son travail par ses préjugés et ses opinions (18), ce qui signifie « dépersonnaliser » ses comptes rendus (19). Entman ajoute que l'impact d'une nouvelle doit être attribuable aux faits qui y sont relatés et non pas à l'intervention du journaliste lui-même. Cette façon de présenter la réalité ne serait pas une faiblesse, selon Szuskiewicz (20), mais plutôt un témoignage de force puisqu'elle oblige à absorber tous les points de vue relatifs à un événement et à les présenter de façon cohérente, logique et concise. McDonald propose quant à lui une définition dans laquelle l'objectivité implique une correspondance entre un objet de la réalité et la connaissance qu'il est possible d'en avoir, ce qui écarte tout biais personnel, tout parti pris qui déformerait la représentation du réel (21). Il rejoint ainsi une des thèses dominantes du positivisme scientifique.

Pour nos besoins, il suffit d'admettre que, quoique l'objectivité soit impossible à atteindre, cette convention journalistique, puisqu'elle en est une, n'en exige pas moins que le journaliste se limite aux faits et aux opinions des autres dans ses comptes rendus, qu'il soit impartial, ne prenne pas parti, et qu'en outre il divulgue ses sources pour assurer qu'il n'est pas l'auteur des énoncés ou l'acteur des faits relatés. Aucune interprétation de la part du journaliste ne doit « contaminer » le texte, en somme, et les commentaires doivent provenir des sources, comme le propose Sigal (22). Du reste, explique Strentz, le recours aux sources d'information avait, à son origine, pour fonction première d'aider les journalistes à accomplir un meilleur travail, et quelques citations servaient à prouver qu'ils n'avaient pas « tout inventé (23) ».


Source : BERNIER, Marc-François. 1994. Éthique et déontologie du journalisme, chapitre 3, p. 65 à 71

Références:

(1). Ericson et al.: 1989, 15.
ERICKSON, Richard V., BARANEK, Patricia M. et Janet B.L. CHAN (1989). Negociating Control : A Study of News Sources. Toronto, University of Toronto Press.

(2). Rapporté par Ericson et al.: 1987, 104.

(3). Padioleau: 1976, 269.
PADIOLEAU, Jean (19S76). Systèmes d’interaction et rhétoriques journalistiques. In Jean PADIOLEAU, L’opinion publique. Paris, Mouton Éditeur. pp. 256-282.

(4). Charron et al.: 1991, 12.
CHARRON, Jean, LEMIEUX, Jacques et SAUVAGEAU, Florian (1991). Les journalistes, les médias et leurs sources. Boucherville, Gaëtan Morin éditeurs.

(5). Lesage: 1980, 277.
LESAGE, Gilles (1980). L’information politique à Québec. De Duplessis à Lévesque : les journalistes au pouvoir ? in Florian SAUVAGEAU et al. Dans les coulisses de l’information : les journalistes. Québec, Québec/Amérique, pp. 263-290.

(6). Padioleau: 1976, 271.

(7). Ibid., 269.

(8). Ericson et al.: 1987, 120.

(9). Gans: 1979, 188.
GANS, Herbert J. (1979). Deciding What’s News. New York, Pantheon.

(10). Ericson et al.: 1987, 112.

(11). Gauthier: 1991b, 81-115.
GAUTHIER, Gilles (1991). La mise en cause de l’objectivité journalistique. Communication, vol. 12, no. 2, pp. 81-115.

(12). Boudon: 1986, 106-108.
BOUDON, Raymond (1986). L’idéologie ou l’origine des idées reçues. Paris, Fayard, coll. Points, no. 241.

(13). Gauthier: 1991b, 108.

(14). Streckfuss: 1990, 973.
STRECKFUSS, Richard (1990). Objectivity in journalism: A Search and a Reassessment. Journalism Quaterly, vol. 67, no. 4, pp. 973-983.

(15). Fink: 1988, 8.
FINK, Conrad C. (1988). Media Ethics in the Newsroom and Beyond. New York, McGraw-Hill.

(16). Christians: 1989, 9.
CHRISTIANS, Clifford G. (1989). Ethical theory in a Global Setting. In Thomas W. COOPER et al., p. 3-19.

(17). Williamson: 1979, 69.
WILLIAMSON, Daniel R. (1979). Newsgathering. New York, Communication Arts Books, Hasting House, p. 62-76.

(18). Aumente: 1991, 42.
AUMENTE, Jerome (1991). Growing a Free Press: The Struggle in Eastern Europe. Washington Journalism Review, pp. 38-42.

(19). Entman: 1989, 30.
ENTMAN, R.M. (1989). Democracy without Citizens: Media and the Decay of American Politics. New York, Oxford University Press.

(20). Szuskiewicz: 1991, 21.
SZUSKIEWICZ, Chris (1991). Journalism Schools Unnecessary. Content, septembre/octobre, p. 21.

(21). McDonald: 1975, 69.
McDONCALD, Donald (1975). Is Objectivity Possible?. In John C. MERRILL et Ralph BARNEY, pp. 69-88

(22). Sigal: 1973, 66.
SIGAL, Leon V. (1974). Reporters and Officials. Lexington, Lexington Books.

(23). Strentz: 1978, 50.
STRENTZ, Herbert (1978). News Reporters and News Sources; What Happens before the Story is Written. Ames, Iowa State University Press.