Les journalistes au Canada et au Québec face à une reconfiguration générale
Par François Demers
Ce texte peut être considéré comme une synthèse
de la connaissance scientifique sur les journalistes québécois
et canadiens. Mais celle-ci est largement lacunaire, c'est pourquoi plusieurs
passages relèvent davantage du témoignage, éclairé
par une quinzaine d'années de pratique de ce métier dans les années
60 et 70, puis par une vingtaine d'années d'enseignement universitaire
du journalisme et de recherches et d'écrits sur cette matière.
Le contenu témoignage s'enracine dans des observations participantes,
des lectures nombreuses et malheureusement non exhaustives, des conversations
et des observations constantes auprès du milieu, y compris anglophone.
Mais cela reste un témoignage, parce que les données socio-démographiques
fines et systématiques sur ce qui s'est passé chez les journalistes
québécois et canadiens au cours des dernières années
n'existent pas encore. Entre l'oeuvre magistrale de Jean de Bonville qui décrit
le passage de la presse d'opinion à la presse d'information au tournant
du XXe siècle (de Bonville, 1988) et le sondage pancanadien mené
par David Pritchard et Florian Sauvageau en 1996 (Pritchard et Sauvageau, 1999),
il manque plein de recherches. Il y a bien eu trois « enquêtes »
menées par des Commissions mises sur pied par le gouvernement fédéral
(Davey en 1970, Kent en 1981 et Caplan-Sauvageau en 1986) mais leurs mandats
visaient les médias comme entreprises, n'incluait les journalistes qu'indirectement
et n'ont pas mené à des recherches descriptives à leur
sujet.
Par ailleurs, au Canada et au Québec, il n'y a pas de carte de presse
émise par un organisme créé par l'État, il n'y a
pas de registre. Pour savoir qui est journaliste, il faut s'adresser aux médias
qui les embauchent, aux organisations professionnelles qui en regroupent une
partie, aux organisations syndicales - là où elles existent -
qui les défendent entreprise par entreprise, aux clubs régionaux
de presse, aux contenus des médias quand les produits sont signés,
etc. Ainsi, le sondage mené par Pritchard et Sauvageau a été
mené par téléphone, à la dure, et les a mené
à conclure qu'il y avait environ 12 000 journalistes à plein temps
dans les médias en 1995, pour une population canadienne globale de plus
de 30 millions d'habitants (Pritchard et Sauvageau, 1999: 16). Selon toute vraisemblance,
ce chiffre sous-estime le groupe en n'incluant pas les plus ou moins occasionnels
et notamment ceux qui alimentent pour une bonne part l'univers grouillant des
publications spécialisées. À titre d'illustration, la Fédération
professionnelle des journalistes québécois (FPJQ) qui compte un
peu plus de 1 500 membres estime son bassin potentiel de recrutement à
3 500 journalistes à plein temps, alors que l'hypothèse Pritchard-Sauvageau
est de 2 400.
Le profil du journaliste « canadien » serait le suivant : un mâle
d'un peu moins de 40 ans, de race blanche et gagnant autour de 50 000$ canadiens
par année, un salaire qui correspond à celui de la classe moyenne,
diplômée d'université. Si on compare ce portrait à
« l'intuition », on peut faire l'hypothèse qu'il sous-estime
certains phénomènes parce qu'il prend peu en compte les jeunes
entrants, manifestement davantage multiethniques et précaires(1).
Une trajectoire occidentale
Tout comme l'étude de de Bonville (1988), l'analyse de Pritchard et Sauvageau
confirme dans l'ensemble cette hypothèse générale selon
laquelle l'histoire des journalismes canadien et québécois est
similaire, même si pas tout à fait synchrone, à celle des
autres pays développés. Il y a des différences. Par exemple,
le journalisme canadien est double depuis ses débuts: l'un en langue
française et l'autre en anglais. L'un et l'autre, cependant, baignent
dans un contexte continental dominé par les États-Unis. Coupé
de la France pendant longtemps, le Canada-français (dont le coeur est
le Québec) a adopté dès le départ en matière
de journalisme les manières de faire de ses dirigeants, les Britanniques.
Mais il a très tôt été influencé par le commercialisme
états-unien. Plus tard, dans le cadre du rapport Kent (1981) notamment,
des auteurs parleront d'une manière plus « latine « de faire
l'information chez les francophones: plus de polémique, plus de truculence,
plus de vivacité dans l'art de raconter. Mais avec le recul, cette version
semble très liée à la volonté de souligner leur
irrationalité face à la question du nationalisme québécois...
Au Canada-anglais, pendant ce temps, le journalisme était
plus complètement encore intégré à l'empire anglais.
Les sujets britanniques de sa Majesté pouvaient choisir d'aller pratiquer
aux colonies: en Australie, aux Barbades, aux Indes, au Canada, etc. Cette mobilité
est encore visible du côté des vieux journalistes canadiens. Quant
aux propriétaires de journaux canadiens, plusieurs se sont installés
en Angleterre et y ont fait des affaires florissantes: l'actuel co-propriétaire
du Globe and Mail est un descendant de Lord Thomson of Fleet; récemment,
le magnat de la presse Conrad Black à été anobli à
Londres après avoir abandonné sa citoyenneté canadienne
d'origine, etc. Et surtout, le système audiovisuel mis sur pied par le
gouvernement fédéral canadien dans les années 1920 a été
calqué sur la BBC londonienne; dans les années 50, au moment du
déploiement de la télévision, bilingue avant de se séparer
en deux réseaux, le traitement journalistique de l'information était
typiquement britannique, en français comme en anglais.
On peut donc considérer les journalismes canadien et québécois
comme les héritiers de ces deux traditions: la britannique et l'états-unienne.
Or l'une et l'autre ont fortement insisté sur la liberté de presse
face à l'État et l'ont fortement associée à la liberté
de commerce; en conséquence, ni l'une, ni l'autre n'ont souhaité
un encadrement étatique fort. C'est pourquoi le professionnalisme des
journalistes canadiens et québécois est encore plus loin que ne
le sont les journalistes français de l'idéal-type, avec corporation
et permis d'exercer, du groupe professionnel modélisé par les
fonctionalistes.
Quant au prestige collectif, il est inexistant - sauf cas individuels - comme
en témoignent les sondages qui les rangent régulièrement
au bas de l'échelle avec les politiciens. Ce qui n'exclut pas des notoriétés
enviables et enviées.
L'autre grande hypothèse serait que l'ascension sociale des journalistes
canadiens et québécois est concomitante à celle des fonctionnaires
et bureaucrates artisans de la mise en place de l'État-Providence aux
deux niveaux de gouvernement: le fédéral et le provincial. C'est
d'ailleurs probablement cette interrelation qui explique le caractère
davantage spectaculaire de la professionalisation des journalistes québécois
à la fin des années 1960, qui a accompagné l'affirmation
de l'État provincial québécois connue sous l'étiquette
de Révolution tranquille. En effet, après une période dite
de « grande noirceur » produite par l'alliance du clergé catholique
et de l'élite conservatrice, la province de Québec a connu une
prise en charge par l'État, et leur laicisation, de l'Éducation
et de la Santé qui sont devenus des services publics après avoir
été des charités entre les mains du clergé. D'autre
part, l'État se lance dans un interventionisme audacieux en matière
économique. Vers la fin des années 60, le relais vers l'affirmation
de l'État provincial va être pris par le nationalisme québécois,
incarné par le célèbre journaliste de télévision
René Lévesque qui deviendra premier ministre en 1976.
La Révolution tranquille, puis le nationalisme, vont servir d'électrochocs
et provoquer l'auto-structuration du groupe des journalistes québécois
au tournant de la décennie 70:
fondation en mars 1969 de la Fédération professionnelle des
journalistes (FPJQ) qui regroupe aujourd'hui sur une base volontaire plus de
1 500 journalistes (cadres, syndiqués, pigistes, etc.);
mise sur pied en 1972 de la Fédération nationale des communications
(FNC) qui rassemble la plupart des syndicats locaux de journalistes, lesquels
forment environ le tiers de ses 7 000 membres; la FNC est elle-même affiliée
à la centrale syndicale considérée comme la plus combative,
la Centrale des Syndicats Nationaux (CSN) mise sur pied par le clergé
dans les années 1920 et laicisée dans les années 1960;
création en 1973 du Conseil de presse, sur le modèle britannique:
un organisme de 18 membres formé pour un tiers de membres nommés
par la FPJQ, pour un autre tiers par les associations patronales de médias
et pour le dernier tiers de représentants du public cooptés par
les autres membres; le Conseil se donne pour mandat d'étudier les plaintes
formulées contre les journalistes et les médias;
lancement en parallèle, en 1968-69, des deux premiers programmes d'enseignement
du journalisme: l'un plus technique au Collège (pré-universitaire)
de Jonquière, l'autre à l'Université Laval à Québec.
Aujourd'hui, presque chaque université offre un programme de journalisme
mais le diplôme obtenu ne lie aucunement les employeurs et est rarement
pris en compte lors de l'embauche qui se fait généralement sur
concours.
Par comparaison, au Canada-anglais, il faudra attendre 1978 pour
que naisse une association professionnelle, dans la foulée de l'engouement
étatsunien pour le journalisme d'enquête: le Centre de promotion
du journalisme d'enquête (CEJ) qui se transformera en 1990 en Association
des journalistes canadiens (CAJ), une organisation qui compte aujourd'hui, un
peu plus de 1500 membres, comme la FPJQ québécoise.
Mais, même au Québec, et malgré la vigueur de la bouffée
d'affirmation professionnelle à la fin des années 60, il n'y aura
pas de demandes fortes pour une reconnaissance étatique de la profession(2).
Au Canada-anglais, compte tenu de la tradition politico-judidique du common
law et de la méfiance viscérale face à l'État, le
débat relatif à une professionnalisation institutionnalisé
n'a tout simplement pas eu lieu. Ce qui ne veut pas dire que la structuration
du milieu est inexistante. Par exemple, Pritchard et Sauvageau parlent d'une
syndicalisation à plus de 80%. Par ailleurs, des Écoles de journalisme
existent depuis l'immédiat après-guerre, notamment Carleton et
London en Ontario. Elles jouent aujourd'hui un rôle analogue aux Écoles
françaises, en fournissant un contingent de nouveaux entrants dans la
pratique, appuyé par les anciens diplômés qui forment un
réseau de protection et d'entraide. Il reste cependant qu'au Canada comme
au Québec, le journalisme est une activité où entre celui
ou celle qui réussit à se faire embaucher, peu importe son passé
professionnel et quelle que soit sa formation académique - selon Pritchard
et Sauvageau, 56% des journalistes possédaient en 1995 un diplôme
universitaire, toutes disciplines confondues.
Fièvre de concentration de la propriété
Au cours des deux dernières années, le groupe professionnel
des journalistes canadiens et québécois a été fortement
déstabilisé par une vague sans précédent de concentration
de la propriété des médias(3).
Le brassage a enfoncé toutes les pudeurs; sont maintenant regroupés
en quelques grands congomérats: médias écrits, télévisions,
serveurs sur l'Internet, avec d'autres entreprises industrielles, commerciales
(Demers, 2000).
Paradoxalement, cette concentration de la propriété s'est produite
dans une offre médiatique qui, du point de vue du consommateur, n'a jamais
été aussi abondante et diversifiée. En effet, les années
80 ont lancé un fort mouvement de multiplication du nombre des médias.
Les États-Unis ont alors adopté une stratégie dite « économie
de l'offre » qui a stimulé la créativité et l'initiative
en affaires. La frénésie entrepreneuriale a mené à
l'explosion du nombre des médias: magazines, puis chaînes de télé,
éventuellement essor des sites Internet. Les médias de masse qui
dominaient la scène en ont été précarisés:
les tirages des grands quotidiens dégringolent depuis et, du seul côté
de la télévision francophone, les chaînes spécialisés
ont franchi la barre des 25% de l'audience en 2001, pendant que les chaînes
généralistes reculent constamment.
Cette stratégie a été accompagnée d'un tournant
politique néo-libéral et libre-échangiste qui a de plus
en plus dominé le débat public à partir des années
80. C'est cette mouvance qui a conduit à la signature d'un traité
de libre-échange, l'Aléna, entre le Canada, les États-Unis
et le Mexique(4). Les deux niveaux de gouvernement
(le fédéral à Ottawa et le provincial à Québec)
se sont mis à considérer la culture en tant que moteur économique
(les industries culturelles). Ils se sont alors tournés vers les subventions
aux entreprises privées et se sont mis à flirter avec l'idée
de démanteler les réseaux de télévision publique
(Radio-Canada/CBC d'un côté, Télé-Québec,
la chaîne culturelle du gouvernement du Québec, de l'autre). La
tendance à la libéralisation des ondes s'est alors couplée
aux changements techniques (câblodistribution par fibre optique, numérisation
généralisée, satellites, Internet) pour provoquer l'explosion
de l'offre, jusqu'à un sommet de 238 canaux de télévision
disponibles. Dans ce contexte, la radio-télévision de l'État
canadien: Radio-Canada du côté francophone et Canadian Broadcasting
Corporation (CBC) côté anglais sont en constante baisse d'audience:
en télévision, moins de 10% pour la CBC alors que Radio-Canada
est passé récemment sous la barre des 20% (Giroux et Sauvageau,
2001). La Société d'État continue pourtant à employer
presque 20% des journalistes du pays.
Chaque entreprise, ancienne ou nouvelle, soumise à une concurrence féroce,
a dû se mettre plus qu'avant à courtiser ses publics potentiels.
On a doté les directions des salles de rédaction de compétences
en management et marketing: dans de rares cas, cela s'est traduit par la nomination
de cadres de l'information sans expérience journalistique; le plus souvent,
on a plutôt sélectionné des journalistes « recyclés »
en managers par des études appropriées ou par un changement de
mentalité. L'orientation marketing, c'est-à-dire le souci de plaire
au public, est devenu si apparent et omniprésent que certains chercheurs
ont commencé à parler d'un changement du paradigme de l'information
vers celui de la communication, c'est-à-dire du souci premier de raconter
le monde réel (l'information) à la poursuite obsessive de l'établissement
et de la consolidation d'un lien avec le public: la fonction phatique de la
communication prend le dessus sur la fonction référentielle (Charron
et de Bonville, 1996).
Portrait de
la concentration de la presse au Québec
Nom de l'entreprise
Revenus annuels (en dollars canadiens)
BCE
23,4 milliards
Power Corporation
14,7 milliards
Quebecor Media
11,8 milliards
Transcontinental
1,5 milliard
AstralMedia
375,2 millions
Cogeco
358,9 millions
Portrait des deux plus importants
imprimeurs de journaux au Québec
Power Corporation
Quebecor Media
Journaux et hebdos
(nom de la filiale: Gesca)
La Presse Montréal
Imprimerie
Quebecor World Près de 100 imprimeries en Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe et Asie.
Le Soleil Québec
Le Droit Ottawa
Câblodistribution
Vidéotron 67% du marché québécois
Vidéoway Service de télé payante
Le Nouvelliste Trois-Rivières
La Tribune Sherbrooke
Télévision
Réseau TVA Le réseau le plus écouté au Québec
TQS Le 2e réseau privé le plus écouté au Québec
TVA International Ex-Motion International, production et distribution télé
Le Quotidien Chicoutimi
La Voix de l'Est Granby
Périodiques
Journal de Montréal et Journal de Québec Le réseau le plus écouté au Québec
Ici Montréal, Montréal Mirror Le 2e réseau privé le plus écouté au Québec
Chaîne Sun Media Ottawa Sun, Toronto Sun, etc.
Magazines Trustar Lundi, 7Jours, TVHebdo (50%) etc.
Tout cela s'accompagne d'une montée en puissance chez les
journalistes de l'échelle des valeurs fondée sur la notoriété
que procure le travail à la télévision ou le passage fréquent
au petit écran. L'échelle traditionnelle de valorisation de l'expression
d'opinion des éditorialistes parvient à se maintenir mais dans
une position de repli et plus facilement quand elle est soutenue par un passage
fréquent à la télévision. De plus, l'opinion exprimée
se fait généralement plus légère: il y a les émissions
de lignes ouvertes et les vox-populi qui rangent toutes les opinions sur le
même plan. Mais il y a aussi la multiplication des papiers dits d'humeur,
qui valorisent l'expression d'opinions courtes, le bavardage et le potinage.
Quant au journalisme d'enquête qui incarne l'échelle fondée
sur la capacité de recherche à l'aide des techniques des sciences
humaines à propos d'objets socialement significatifs, il est aujourd'hui
largement corrompu par son extension à toutes les formes de voyeurisme
et d'indiscrétions, jusqu'au journalisme de guet-apens.
L'enquête de Pritchard et Sauvageau semble indiquer une rupture générationnelle
des valeurs qui soutient ou reflète cette évolution. Ainsi, les
jeunes et les femmes - il y a une proportion plus grande de femmes chez les
jeunes que dans l'ensemble de la profession - seraient porteurs de deux changements
qui pourraient être interprétés comme une harmonisation
avec le contexte du temps présent. Pour leur part, les journalistes femmes,
qui n'étaient à ce moment-là que 28,3% de la population
mais dont le nombre est en croissance constante, participent davantage d'une
sensibilité démocratique centrée sur l'expression individuelle
égalitaire plutôt que d'une conception du magistère professionnel
orientée sur la réponse aux besoins politiques des citoyens engagés.
Les femmes journalistes se montrent en effet plus préoccupées
de « donner aux gens ordinaires la chance d'exprimer leurs points de vue
» . Elles sont davantage « à l'écoute des auditoires
» dont elles ont une « perception plus égalitaire ».
Elles « s'adressent plus particulièrement à monsieur et
madame Tout-le-monde » et « elles sont plus respectueuses à
son égard que ne le sont les hommes » (Pritchard et Sauvageau,
1999: p. 52). La seconde différence de culture professionnelle se trouve
chez les jeunes journalistes, anglophones en particulier, qui trouvent «
moins d'intérêt non seulement à rapporter avec exactitude
les propos des personnalités rencontrées, mais aussi à
enquêter sur les activités des gouvernements et des organisations
publiques, à discuter des politiques gouvernementales quand elles sont
en voie d'élaboration et à rester sceptiques face aux gestes des
personnages publics. » (Pritchard et Sauvageau, 1999: p. 57-59)
L'identité professionnelle, une nuisance?
Au total, il serait sans doute possible d'établir que l'identité
professionnelle, enracinée dans l'action collective, est aujourd'hui
généralement considérée comme une nuisance en ce
qu'elle impose aux employés des entreprises un référent
normatif extérieur par rapport aux exigences de leur participation enthousiaste
au succès de l'oeuvre collective que constitue l'entreprise. Ainsi, dans
les médias de masse, le souci de la survie de l'entreprise a substitué
à l'idéal du service public la norme de la mobilisation émotionnelle
et intellectuelle du « bon employé » envers « son » entreprise..
(Demers, 1989, 1997). D'autre part, parce qu'elle met de l'avant une promotion
collective, la profession s'interpose moralement entre l'individu et son appétit
de reconnaissance financière pour le talent et l'effort personnels, un
appétit pourtant présenté comme le moteur légitime
du progrès depuis les années 80.
Dans l'ensemble, le passage culturel à l'insécurité valorisée
a lancé tout le monde à la poursuite des innovations et expérimentations
susceptibles d'assurer le succès: nouvelles formes de publi-reportages
(Demers, 1991), présence accrue du public et du monde ordinaire dans
l'information, relais des rumeurs avant les concurrents, mises en scène
et provocations de l'événement, indiscrétions de plus en
plus osées, réhabilitation de l'émotion comme contenu et
du reportage « humain » (dont le vecteur, aux yeux du sens commun, serait
largement l'augmentation du nombre de femmes journalistes), interventions spectaculaires
dans les problèmes collectifs par des opérations de journalisme
public. etc.
Cela n'empêche cependant pas les « institutions » du journalisme
professionnel, héritées des années 70, de s'attaquer, quand
même, aux nombreux défis concrets et pressants posés par
la nouvelle configuration dans laquelle s'exerce le journalisme. Ainsi, le Conseil
de presse du Québec (CPQ) a annoncé au début de janvier
2002 qu'il allait maintenant recevoir les plaintes relatives au cyberjournalisme
pratiqué autant dans les sites d'information qui ont été
exclusivement créés pour Internet et qui n'existent pas en dehors
de lui, que dans les sites dérivés des grands médias « traditionnels».
Deuxième exemple: le 15 novembre 2001, la vingtaine d'employés
de Cyberpresse.ca ont été intégrés à la convention
collective des journalistes de La Presse de Montréal. Ce quotidien
est le navire amiral du réseau des sept quotidiens francophones québécois
(sur dix au total dans la province) qui appartient à la firme Power Corporation.
Ce site Internet intègre les contenus des sept quotidiens de la chaîne
depuis le début de 2001. Cette entente annonce une possible extension
de la protection syndicale acquise dans les salles de rédaction des principaux
médias « traditionnels » vers les artisans du cyberjournalisme.
Troisième exemple: Le Devoir, le seul quotidien de propriété
indépendante au Québec a ouvert une brèche dans le conflit
qui oppose les grands médias et les journalistes-pigistes regroupés
au sein d'un organisme syndical: l'Association des Journalistes Indépendants
du Québec (AJIQ), à propos des droits d'auteur. Le Devoir
a accepté le principe du paiement de redevances aux pigistes dont
les textes sont versés sur le site Internet.
Source : DEMERS, François(2003). Journalistes au Canada et
au Québec: reconfiguration générale, Hermès, Paris,
CNRS Éditions, no 35, p. 165-173.
Notes:
(1). L'affaire Hetchman,
le cas de ce pigiste auprès de l'hebdomadaire Mirror de Montréal
qui a été capturé puis libéré par les Talibans
à la fin de l'automne 2001, a mis à l'avant-scène les nouveaux
problèmes posés par le recours croissant à cete catégorie
de personnel. Le Devoir titrait par exemple le 3 décembre à la
Une: Couvrir la guerre et y laisser des plumes Le Cas Hechtman illustre la situation
précaire des journalistes indépendants. (Le Devoir, 01-12-03)
(2). Le Devoir, 01-12-10.
« Etre journaliste n'est pas un titre protégé comme celui
de médecin et d'ingénieur. Il n'y a pas de corporation professionnelle
des journalistes, pas de formation unique ni d'examens d'entrée unifiés
parce que la profession elle-même n'en a pas voulu », par Paul Cauchon.
Lundi, p. B 7
(3). Ainsi, en décembre
2001, les journalistes de The Gazette, quotidien anglophone de Montréal,
ont engagé un bras de fer avec leur nouveau propriétaire CanWest
Global, dont le siège social est situé dans l'Ouest du Canada.
La maison-mère a en effet imposé un même éditorial
national à tous ses quotidiens dans les principales villes. L'un des
instruments de la protestation des journalistes de The Gazette a été
la création d'un site interne. Peu après, le site a été
fermé par les cadres de la rédaction avec menaces de mise à
pied des journalistes. Le site a été recueilli par la FPJQ qui
s'est rangée publiquement du côté des protestataires et
peut être consulté à l'adresse: «www.fpjq.org/canwest».
(4). Le Canada a d'abord
conclu un traité de libre-échange avec les Etats-Unis en 1988.
Puis il est entré dans un Accord de libre-échange de l'Amérique
du Nord , l'Aléna, incluant le Mexique, qui a été solennellement
signé le 17 décembre 1992. Son entrée en vigueur avait
été fixée au premier janvier 1994. Il prévoit la
suppression d'ici 2004 de quelque 20 000 barrières tarifaires.
Bibliographie:
DE BONVILLE, Jean (1988). La presse québécoise de 1884 à
1914. Genèse dun média de masse. Québec: Presses
de lUniversité Laval. 416 pages
CHARRON, Jean et Jean DE BONVILLE (1996). Le paradigme du journalisme
de communication, essai de définition. P. 50-97. Communication. Montréal:
Les Éditions Saint-Martin.Vol. 17, no 2.
DEMERS, François (2000). Concentration des entreprises de
presse : vers une reconfiguration du paysage médiatique au Québec
et au Canada. Les Cahiers du Journalisme. École supérieure de
journalisme de Lille (ESJ) et Département dinformation et de communication
(DIC). No 8, décembre. P. 192-203
DEMERS, François (1997).Journalisme: à propos d'une
« demande éthique » d'une ampleur anormale. Ethica. Groupe de
recherche ETHOS, Université du Québec à Rimouski. Vol.9,
no 2, tome 11. Septembre. P. 297-322
DEMERS, François (1991). Du côté des journalistes
et de leurs messages: le cas de l'information et de la publicité
dans les années 80, in Beauchamp, Michel (dir.), Communication publique
et société, Boucherville, Gaëtan Morin, automne. P. 216-242.
DEMERS, François (1989). Journalism ethics: the rise of the
good employees model: a threat for professionalism ? Canadian
Journal of communication. Vol. 14, no 2. P. 15-27
GIROUX, Daniel, SAUVAGEAU, Florian (2001). Portrait de la télévision
publique dans 10 pays, dont le Canada. Centre d'études sur les médias
(CEM) <www.cem.ulaval.ca>. Coll: Cahiers médias, no 13. 152 pages.
Voir aussi: Le Devoir (02-02-04). Le blues de la télé
publique, par Paul Cauchon, p. B 7
PRITCHARD, David et Florian SAUVAGEAU (1999). Les journalistes canadiens
Un portrait de fin de siècle. Québec: Les Presses de l'Université
Laval. 145 pages
Rapport Davey( 1970). Les mass média. Rapport du Comité
spécial du Sénat sur les moyens de communication de masse. Ottawa
: Imprimeur de la Reine. 3 volumes: v. 1: Le miroir équivoque.-- v. 2:
Les mots, la musique et les sous.-- v. 3: Bons, mauvais, ou simplement inévitables?.
Rapport Kent (1981). Commission royale sur les quotidiens. Ottawa
: Ministère des Approvisionnements et Services Canada. 323 pages
Rapport Caplan-Sauvageau (1986). Rapport du Groupe de travail sur la politique
de la radiodiffusion. Ottawa : Ministère des Approvisionnements et Services
Canada. 789 pages