(Dans les années 1950, au Canada) Pour faire vivre les siens, en plus d'une semaine de 45 à
60 heures, qui lui sera payée de $45 à $60, le journaliste d'expérience
accomplit chez lui des travaux de traduction ou de rédaction. Épuisé,
dépité, écrasé, il se met à boire et abuse
du whisky. En reportage, il n'a pas l'héroïsme de refuser l'enveloppe
qu'on lui tend et qui renferme un billet de cinq, dix ou vingt dollars. S'il
est chroniqueur régulier à l'hôtel de ville, à la
Chambre de commerce, à l'Université, au Parlement du Québec,
auprès des partis politiques, à la Police et au Palais de justice,
il recevra quelques jours avant Noël un montant plus important ou des bouteilles
d'alcool en reconnaissance de ses fidèles services. D'autres occupent
des emplois secondaires dans les relations publiques, les hebdos de quartiers,
les revues spécialisées et la publicité qui les placent
fréquemment en conflits d'intérêts. La dignité, la
probité et l'honneur résistaient mal aux conditions qui prévalaient
alors. Mais il serait odieux, à distance, de juger ces hommes avec sévérité.
On doit en effet rappeler qu'ils étaient sous-payés et, à
toutes fins utiles, exploités par des entreprises qui n'accordaient ni
beaucoup de crédit ni respect véritable à la main-d'uvre
rédactionnelle. Il est vrai que certains patrons, plus justes que d'autres
ou simplement paternalistes, feront preuve à l'occasion de générosité:
gratifications, bonis, hausses de salaire, cadeaux. Mais l'un obtient sans raison
connue ce qui est refusé à l'autre. Presque toujours, il faut
s'en remettre au bon plaisir du prince, aux aléas d'un régime
arbitraire.
N'ayant pas réussi à conquérir un statut dans
la société, le journaliste était encore perçu, même
par ceux qui l'admiraient, comme un joyeux aventurier, un rêveur dilettante,
parfois un raté auquel la société n'offrait pas davantage
ou, dans la meilleure des hypothèses, un citoyen en attente d'un sort
meilleur. Il avait tantôt l'auréole d'un croisé naïf
se portant à la défense des nobles causes, tantôt la douteuse
distinction d'un échotier véreux ou dun cynique moraliste,
homme de talent gaspillant sa vie dans un métier dérisoire où
des gens de culture et d'honneur côtoyaient des êtres grossiers,
primaires et incompétents.
La dignité retrouvée
Un événement capital sera déterminant vers
le milieu des années cinquante: le syndicalisme fait son apparition dans
les salles de rédaction, timidement au début de cette décennie,
plus vigoureusement ensuite, du moins dans les grandes entreprises. En quelques
années, les fruits de l'action syndicale rendent aux journalistes la
dignité perdue et, à ce métier, un caractère plus
professionnel. Partout les salaires sont sensiblement relevés et les
conditions de travail, normalisées. Graduellement, les éléments
d'une politique de sécurité d'emploi sont mis en place. Quels
que soient les abus que l'on pourra imputer plus tard à l'action du mouvement
syndical au sein des entreprises de presse, rien ne pourra jamais faire oublier
que la Confédération des travailleurs catholiques du Canada des
années cinquante, en s'implantant héroïquement dans les journaux,
a enrayé le processus de prolétarisation des salles de rédaction
et, en grande partie, réhabilité une profession gravement menacée
de dégradation collective.
Au cours de cette décennie et jusqu'aux premières
années de la Révolution tranquille, comment travaillent les journalistes
au plan professionnel en dépit des difficultés matérielles
et des obstacles d'ordre social auxquels ils se sont heurtés ? Il faut
relire avec indulgence les journaux de cette époque, compte tenu des
moyens matériels et financiers mis en uvre pour les produire, et
sans perdre de vue le contexte politico-culturel de ce temps. Les dépêches
traduites, que le rédacteur n'osait pas adapter au génie de sa
langue de crainte d'en fausser le sens, occupent à la page un la place
principale dès qu'elles sont internationales ou de portée canadienne.
C'est qu'une information venant de l'extérieur du Québec présente
pour les artisans du journal moins de risques qu'une affaire régionale,
provinciale ou municipale. D'après l'esprit des années cinquante,
il est rare, sinon exceptionnel, que l'actualité intéressant directement
et concrètement les hommes et les femmes d'ici justifie la première
page d'un quotidien publié à Montréal et à Québec.
À ceux qui pouvaient s'en étonner, on répondait qu'il ne
fallait pas, par esprit de clocher, verser dans le provincialisme. Cette manifestation
du « complexe de colonisé », comme on dirait aujourd'hui,
tend à disparaître graduellement pendant la deuxième partie
de la décennie sous la poussée de Montréal-Matin
qui, tabloïd populaire, exploite systématiquement en manchette l'actualité
locale, en particulier les faits divers et les sports.
Si l'on revoit Le Canada de ces années-là,
on remarquera que la mise en page est correcte, propre, symétrique, mais
terne et répétitive. Elle obéit aux règles conçues
pour le journal britannique et américain, conformes au génie anglo-saxon
mais qui appellent des adaptations en français. C'est ainsi que les contraintes
typographiques condamnent les titreurs à proposer des ellipses indéchiffrables,
des formules maladroites ou des anglicismes.
Clarté et exactitude
Pour peu qu'on relise Le Soleil, La Presse,
Le Canada, La Patrie et Le Devoir de la fin des années
quarante et du début des années cinquante, on aura bientôt
constaté que les comptes rendus publiés sous les diverses rubriques
sont dans l'ensemble écrits avec clarté et un évident souci
d'exactitude, parfois un luxe de détails qui feraient sourire aujourd'hui,
mais qui répondaient, avant l'implantation de la télévision,
à des besoins réels que celle-ci tente de satisfaire maintenant.
Dans les colonnes réservées aux chroniques spécialisées,
aux critiques littéraires et théâtrales, aux éditoriaux
et aux commentaires, aux analyses des correspondants parlementaires et à
l'actualité judiciaire, des signatures retiennent l'attention. En raison
du contexte social, les opinions sont exprimées sous des formes moins
hardies; le style allusif est répandu; on fait silence sur beaucoup de
sujets d'actualité; mais les plus doués des commentateurs de l'opposition
de l'époque finissent, au prix d'inévitables euphémismes,
par exprimer leur pensée, quoique sur le mode mineur et en des termes
qui resteront inintelligibles à beaucoup de lecteurs. Ici et là
paraissent occasionnellement des textes d'une remarquable qualité documentaire,
analytique ou éditoriale. Mais la fantaisie et l'humour fleurissent rarement
dans les lieux desséchants de l'information.
L'information, pourtant, est abondante et d'ordinaire pertinente
dans les quotidiens d'alors qui sont lus attentivement par plus d'un membre
de la famille. Le style, souvent compassé, est celui qu'emploie naturellement
le journaliste ayant appris qu'il devait toujours s'effacer devant les faits,
éviter d'intervenir dans la relation des événements, s'abstenir
de pénétrer dans l'univers glissant de l'explication et, encore
moins, s'aventurer sur le terrain miné de l'analyse.
La presse des années cinquante rend compte de l'actualité,
n'en doutons pas, et le fait avec une richesse de précisions qui plaît
à son public, comme en font foi dans Le Soleil et La Presse
du temps les résumés des séances de l'Assemblée
législative couvrant d'une à deux pages complètes par jour
en temps de session. Mais il va de soi qu'on ne parlera que de la partie visible
de l'iceberg: le narrateur baisse la voix ou se tait complètement dès
que le récit d'une affaire paraît devoir gêner ou, tout au
plus, contrarier des personnes en autorité et des institutions du milieu.
On écarte des grands quotidiens ou, du moins, on atténue au point
que les pistes se brouillent, tout ce qui risque de heurter les valeurs reçues,
les symboles de l'autorité, les intérêts intouchables, bref
l'ordre des choses. On ne dénombre plus, à 25 ans de distance,
les scandales étouffés, les affaires discrètement classées,
les coupables impunis et les débats essentiels qui n'ont jamais eu lieu
sur des questions vitales, sauf parfois à l'antenne de Radio-Canada,
dans Cité Libre et dans quelques publications parallèles
à faible tirage. Cest que les journaux quotidiens de ce temps auront
d'abord été le reflet de la société dont ils respectaient
les codes, les normes et l'orthodoxie. Ils s'abstiennent en tout cas de la troubler,
ne songent évidemment pas à la contester et, quant à ceux
de l'opposition, ils croient avoir accompli leur mission de courage quand ils
dénoncent en éditorial l'autoritarisme et l'obscurantisme d'un
gouvernement qui s'appuie sur le silence complice de ses élites.
Pas d'interpellation
Les journalistes de ce temps peuvent témoigner
des problèmes de l'enseignement, des murs politiques, de la précarisation,
de l'imposture, de l'injustice sociale, du favoritisme érigé en
système et des malaises persistants qui empoisonnent des institutions.
Dans les salles de rédaction surtout dans les estaminets qui les
prolongent on raconte volontiers aux copains, la main en cornet, ce qui
se passe vraiment dans les officines de l'hôtel de ville et de la police,
ce qui s'est fait et se prépare encore dans les bureaux du pouvoir à
Québec et à Montréal, ce qui se produit au Parlement fédéral
quand plus personne ne regarde, ce qui se dit au Palais de Justice et, n'allons
pas l'oublier, ce qui se décide à l'Archevêché. Mais
le public n'en saura rien. Parce que la presse écrite et parlée,
image et portevoix de la société, ne s'est pas donné
pour fonction de révéler ce qui est tenu pour impubliable dans
le contexte culturel de ce temps. La presse officielle, au-delà des débats
agréés, n'interpelle pas l'ordre établi, les pouvoirs constitués
et la hiérarchie des valeurs.
La presse rend compte, il est vrai, des situations
politiques, sociales, économiques, religieuses, électorales; il
arrive même qu'elle participe aux discussions, mais à l'intérieur
de paramètres qu'autorise le système dont elle est partie intégrante.
La presse, pas plus que la société, n'est contestée. Le
peuple s'y retrouve bien. Les pratiques et comportements de ceux qui assurent
l'information seront déterminés par ce système. Cest
à dire que, dans la réalité quotidienne, le journaliste
doit s'astreindre à des règles classiques et bien arrêtées
qui, comprises et appliquées littéralement, font souvent de lui
un notaire servile de l'actualité plutôt qu'un interprète
éclairé et un chroniqueur lucide. Certes, quand elles sont perçues
comme un moyen, non comme une fin, ces règles sont par nature inattaquables
et valent à toutes les époques: effacer les traces de la subjectivité,
rendre compte comme le plus attentif des témoins, éviter toute
formule qui implique un jugement, respecter absolument les normes nord-américaines
des cinq « W » (1) et la «
pyramide inversée » (2). Mais
elles deviennent bêtement contraignantes quand elles sont maniées
sans discernement, qu'elles évacuent la vie au profit de formes inertes,
qu'elles ne sont pas adaptées à l'esprit, à la culture
et à la langue du milieu. Car s'il est vrai que le journalisme est une
délicate synthèse faite de techniques, d'art et d'intuition, un
équilibre précaire de formes et de vie, le grand journal d'information
des années cinquante n'a pas réussi à réaliser cet
idéal exigeant.
Aux reporters de l'époque, il était
constamment rappelé qu'il fallait rendre compte en réduisant au
minimum la part des explications; que l'emploi fréquent de l'épithète
risquait d'introduire dans l'article des jugements de valeur ou des impressions
personnelles qui n'y avaient pas leur place; on ne devait pas, sans raison impérieuse,
évoquer des « contextes » et des « climats »
qui sont de nature à favoriser indûment la subjectivité
du témoin dans un reportage, sauf s'il s'agit de manifestations où
l'atmosphère populaire et l'ambiance de la rue sont des composantes essentielles.
Ces normes n'étaient pas rigoureusement fausses, bien au contraire, mais
l'abus qu'on en faisait enlevait au journal des qualités primordiales:
la vie, le dynamisme, la couleur, l'imagination, le mouvement. La presse de
l'époque était souvent inerte, passive, grise, terne et docile.
Le journaliste d'alors est suivi de près
dans l'exécution des tâches qui lui sont confiées ou qu'il
a pris l'initiative de proposer. Ainsi, quand il est convenu qu'il traitera
d'un sujet ou examinera les séquelles d'un événement malheureux,
il ne peut se dérober à la mission prévue ou décider
unilatéralement d'en infléchir l'orientation. Les règles
du jeu sont strictes, comme celles de la société elle-même.
La liberté n'est pas encouragée. L'imagination n'est pas au pouvoir.
Si bien que le journaliste qui présente à son directeur de l'information
une copie maladroite ou médiocre, qui n'a pas saisi le sens de l'information,
qui a raté son préambule et dont le texte n'est compris que par
lui-même sera instamment prié de remettre son ouvrage sur le métier.
Cet encadrement, s'il offrait des avantages nombreux au plan de la rigueur professionnelle,
pouvait en revanche décourager l'initiative et asservir l'imagination
au point que les règles et les normes finissaient par l'emporter sur
la substance.
Source : ROY, Michel (1980). « Plaire et informer
Lévolution des pratiques journalistiques au Québec »,
p. 20 à 25. In : SAUVAGEAU, Florian. 1980. Les journalistes.
(1). Parmi les
premiers rudiments inculqués à un jeune journaliste nord-américain,
on lui apprend à répondre, au sujet des événements
dont il rend compte, aux questions suivantes: Qui (WHO), quoi (WHAT), où
(WHERE), quand (WHEN), pourquoi (WHY), comment (HOW).
(2). Selon la technique
de la «pyramide inversée», les éléments d'une
nouvelle doivent se retrouver par ordre décroissant d'importance à
partir du début de l'article.