Module 0.2

0.2.4 Augmentez vos connaissances !

Aventurier ou dilettante

Par Michel Roy

(Dans les années 1950, au Canada) Pour faire vivre les siens, en plus d'une semaine de 45 à 60 heures, qui lui sera payée de $45 à $60, le journaliste d'expérience accomplit chez lui des travaux de traduction ou de rédaction. Épuisé, dépité, écrasé, il se met à boire et abuse du whisky. En reportage, il n'a pas l'héroïsme de refuser l'enveloppe qu'on lui tend et qui renferme un billet de cinq, dix ou vingt dollars. S'il est chroniqueur régulier à l'hôtel de ville, à la Chambre de commerce, à l'Université, au Parlement du Québec, auprès des partis politiques, à la Police et au Palais de justice, il recevra quelques jours avant Noël un montant plus important ou des bouteilles d'alcool en reconnaissance de ses fidèles services. D'autres occupent des emplois secondaires dans les relations publiques, les hebdos de quartiers, les revues spécialisées et la publicité qui les placent fréquemment en conflits d'intérêts. La dignité, la probité et l'honneur résistaient mal aux conditions qui prévalaient alors. Mais il serait odieux, à distance, de juger ces hommes avec sévérité. On doit en effet rappeler qu'ils étaient sous-payés et, à toutes fins utiles, exploités par des entreprises qui n'accordaient ni beaucoup de crédit ni respect véritable à la main-d'œuvre rédactionnelle. Il est vrai que certains patrons, plus justes que d'autres ou simplement paternalistes, feront preuve à l'occasion de générosité: gratifications, bonis, hausses de salaire, cadeaux. Mais l'un obtient sans raison connue ce qui est refusé à l'autre. Presque toujours, il faut s'en remettre au bon plaisir du prince, aux aléas d'un régime arbitraire.

N'ayant pas réussi à conquérir un statut dans la société, le journaliste était encore perçu, même par ceux qui l'admiraient, comme un joyeux aventurier, un rêveur dilettante, parfois un raté auquel la société n'offrait pas davantage ou, dans la meilleure des hypothèses, un citoyen en attente d'un sort meilleur. Il avait tantôt l'auréole d'un croisé naïf se portant à la défense des nobles causes, tantôt la douteuse distinction d'un échotier véreux ou d’un cynique moraliste, homme de talent gaspillant sa vie dans un métier dérisoire où des gens de culture et d'honneur côtoyaient des êtres grossiers, primaires et incompétents.

La dignité retrouvée

Un événement capital sera déterminant vers le milieu des années cinquante: le syndicalisme fait son apparition dans les salles de rédaction, timidement au début de cette décennie, plus vigoureusement ensuite, du moins dans les grandes entreprises. En quelques années, les fruits de l'action syndicale rendent aux journalistes la dignité perdue et, à ce métier, un caractère plus professionnel. Partout les salaires sont sensiblement relevés et les conditions de travail, normalisées. Graduellement, les éléments d'une politique de sécurité d'emploi sont mis en place. Quels que soient les abus que l'on pourra imputer plus tard à l'action du mouvement syndical au sein des entreprises de presse, rien ne pourra jamais faire oublier que la Confédération des travailleurs catholiques du Canada des années cinquante, en s'implantant héroïquement dans les journaux, a enrayé le processus de prolétarisation des salles de rédaction et, en grande partie, réhabilité une profession gravement menacée de dégradation collective.

Au cours de cette décennie et jusqu'aux premières années de la Révolution tranquille, comment travaillent les journalistes au plan professionnel en dépit des difficultés matérielles et des obstacles d'ordre social auxquels ils se sont heurtés ? Il faut relire avec indulgence les journaux de cette époque, compte tenu des moyens matériels et financiers mis en œuvre pour les produire, et sans perdre de vue le contexte politico-culturel de ce temps. Les dépêches traduites, que le rédacteur n'osait pas adapter au génie de sa langue de crainte d'en fausser le sens, occupent à la page un la place principale dès qu'elles sont internationales ou de portée canadienne. C'est qu'une information venant de l'extérieur du Québec présente pour les artisans du journal moins de risques qu'une affaire régionale, provinciale ou municipale. D'après l'esprit des années cinquante, il est rare, sinon exceptionnel, que l'actualité intéressant directement et concrètement les hommes et les femmes d'ici justifie la première page d'un quotidien publié à Montréal et à Québec. À ceux qui pouvaient s'en étonner, on répondait qu'il ne fallait pas, par esprit de clocher, verser dans le provincialisme. Cette manifestation du « complexe de colonisé », comme on dirait aujourd'hui, tend à disparaître graduellement pendant la deuxième partie de la décennie sous la poussée de Montréal-Matin qui, tabloïd populaire, exploite systématiquement en manchette l'actualité locale, en particulier les faits divers et les sports.

Si l'on revoit Le Canada de ces années-là, on remarquera que la mise en page est correcte, propre, symétrique, mais terne et répétitive. Elle obéit aux règles conçues pour le journal britannique et américain, conformes au génie anglo-saxon mais qui appellent des adaptations en français. C'est ainsi que les contraintes typographiques condamnent les titreurs à proposer des ellipses indéchiffrables, des formules maladroites ou des anglicismes.

Clarté et exactitude

Pour peu qu'on relise Le Soleil, La Presse, Le Canada, La Patrie et Le Devoir de la fin des années quarante et du début des années cinquante, on aura bientôt constaté que les comptes rendus publiés sous les diverses rubriques sont dans l'ensemble écrits avec clarté et un évident souci d'exactitude, parfois un luxe de détails qui feraient sourire aujourd'hui, mais qui répondaient, avant l'implantation de la télévision, à des besoins réels que celle-ci tente de satisfaire maintenant. Dans les colonnes réservées aux chroniques spécialisées, aux critiques littéraires et théâtrales, aux éditoriaux et aux commentaires, aux analyses des correspondants parlementaires et à l'actualité judiciaire, des signatures retiennent l'attention. En raison du contexte social, les opinions sont exprimées sous des formes moins hardies; le style allusif est répandu; on fait silence sur beaucoup de sujets d'actualité; mais les plus doués des commentateurs de l'opposition de l'époque finissent, au prix d'inévitables euphémismes, par exprimer leur pensée, quoique sur le mode mineur et en des termes qui resteront inintelligibles à beaucoup de lecteurs. Ici et là paraissent occasionnellement des textes d'une remarquable qualité documentaire, analytique ou éditoriale. Mais la fantaisie et l'humour fleurissent rarement dans les lieux desséchants de l'information.

L'information, pourtant, est abondante et d'ordinaire pertinente dans les quotidiens d'alors qui sont lus attentivement par plus d'un membre de la famille. Le style, souvent compassé, est celui qu'emploie naturellement le journaliste ayant appris qu'il devait toujours s'effacer devant les faits, éviter d'intervenir dans la relation des événements, s'abstenir de pénétrer dans l'univers glissant de l'explication et, encore moins, s'aventurer sur le terrain miné de l'analyse.

La presse des années cinquante rend compte de l'actualité, n'en doutons pas, et le fait avec une richesse de précisions qui plaît à son public, comme en font foi dans Le Soleil et La Presse du temps les résumés des séances de l'Assemblée législative couvrant d'une à deux pages complètes par jour en temps de session. Mais il va de soi qu'on ne parlera que de la partie visible de l'iceberg: le narrateur baisse la voix ou se tait complètement dès que le récit d'une affaire paraît devoir gêner ou, tout au plus, contrarier des personnes en autorité et des institutions du milieu. On écarte des grands quotidiens ou, du moins, on atténue au point que les pistes se brouillent, tout ce qui risque de heurter les valeurs reçues, les symboles de l'autorité, les intérêts intouchables, bref l'ordre des choses. On ne dénombre plus, à 25 ans de distance, les scandales étouffés, les affaires discrètement classées, les coupables impunis et les débats essentiels qui n'ont jamais eu lieu sur des questions vitales, sauf parfois à l'antenne de Radio-Canada, dans Cité Libre et dans quelques publications parallèles à faible tirage. C’est que les journaux quotidiens de ce temps auront d'abord été le reflet de la société dont ils respectaient les codes, les normes et l'orthodoxie. Ils s'abstiennent en tout cas de la troubler, ne songent évidemment pas à la contester et, quant à ceux de l'opposition, ils croient avoir accompli leur mission de courage quand ils dénoncent en éditorial l'autoritarisme et l'obscurantisme d'un gouvernement qui s'appuie sur le silence complice de ses élites.

Pas d'interpellation

Les journalistes de ce temps peuvent témoigner des problèmes de l'enseignement, des mœurs politiques, de la précarisation, de l'imposture, de l'injustice sociale, du favoritisme érigé en système et des malaises persistants qui empoisonnent des institutions. Dans les salles de rédaction – surtout dans les estaminets qui les prolongent – on raconte volontiers aux copains, la main en cornet, ce qui se passe vraiment dans les officines de l'hôtel de ville et de la police, ce qui s'est fait et se prépare encore dans les bureaux du pouvoir à Québec et à Montréal, ce qui se produit au Parlement fédéral quand plus personne ne regarde, ce qui se dit au Palais de Justice et, n'allons pas l'oublier, ce qui se décide à l'Archevêché. Mais le public n'en saura rien. Parce que la presse écrite et parlée, image et porte­voix de la société, ne s'est pas donné pour fonction de révéler ce qui est tenu pour impubliable dans le contexte culturel de ce temps. La presse officielle, au-delà des débats agréés, n'interpelle pas l'ordre établi, les pouvoirs constitués et la hiérarchie des valeurs.

La presse rend compte, il est vrai, des situations politiques, sociales, économiques, religieuses, électorales; il arrive même qu'elle participe aux discussions, mais à l'intérieur de paramètres qu'autorise le système dont elle est partie intégrante. La presse, pas plus que la société, n'est contestée. Le peuple s'y retrouve bien. Les pratiques et comportements de ceux qui assurent l'information seront déterminés par ce système. C’est à dire que, dans la réalité quotidienne, le journaliste doit s'astreindre à des règles classiques et bien arrêtées qui, comprises et appliquées littéralement, font souvent de lui un notaire servile de l'actualité plutôt qu'un interprète éclairé et un chroniqueur lucide. Certes, quand elles sont perçues comme un moyen, non comme une fin, ces règles sont par nature inattaquables et valent à toutes les époques: effacer les traces de la subjectivité, rendre compte comme le plus attentif des témoins, éviter toute formule qui implique un jugement, respecter absolument les normes nord-américaines des cinq « W » (1) et la « pyramide inversée » (2). Mais elles deviennent bêtement contraignantes quand elles sont maniées sans discernement, qu'elles évacuent la vie au profit de formes inertes, qu'elles ne sont pas adaptées à l'esprit, à la culture et à la langue du milieu. Car s'il est vrai que le journalisme est une délicate synthèse faite de techniques, d'art et d'intuition, un équilibre précaire de formes et de vie, le grand journal d'information des années cinquante n'a pas réussi à réaliser cet idéal exigeant.

Aux reporters de l'époque, il était constamment rappelé qu'il fallait rendre compte en réduisant au minimum la part des explications; que l'emploi fréquent de l'épithète risquait d'introduire dans l'article des jugements de valeur ou des impressions personnelles qui n'y avaient pas leur place; on ne devait pas, sans raison impérieuse, évoquer des « contextes » et des « climats » qui sont de nature à favoriser indûment la subjectivité du témoin dans un reportage, sauf s'il s'agit de manifestations où l'atmosphère populaire et l'ambiance de la rue sont des composantes essentielles. Ces normes n'étaient pas rigoureusement fausses, bien au contraire, mais l'abus qu'on en faisait enlevait au journal des qualités primordiales: la vie, le dynamisme, la couleur, l'imagination, le mouvement. La presse de l'époque était souvent inerte, passive, grise, terne et docile.

Le journaliste d'alors est suivi de près dans l'exécution des tâches qui lui sont confiées ou qu'il a pris l'initiative de proposer. Ainsi, quand il est convenu qu'il traitera d'un sujet ou examinera les séquelles d'un événement malheureux, il ne peut se dérober à la mission prévue ou décider unilatéralement d'en infléchir l'orientation. Les règles du jeu sont strictes, comme celles de la société elle-même. La liberté n'est pas encouragée. L'imagination n'est pas au pouvoir. Si bien que le journaliste qui présente à son directeur de l'information une copie maladroite ou médiocre, qui n'a pas saisi le sens de l'information, qui a raté son préambule et dont le texte n'est compris que par lui-même sera instamment prié de remettre son ouvrage sur le métier. Cet encadrement, s'il offrait des avantages nombreux au plan de la rigueur professionnelle, pouvait en revanche décourager l'initiative et asservir l'imagination au point que les règles et les normes finissaient par l'emporter sur la substance.


Source : ROY, Michel (1980). « Plaire et informer L’évolution des pratiques journalistiques au Québec », p. 20 à 25. In : SAUVAGEAU, Florian. 1980. Les journalistes.

(1). Parmi les premiers rudiments inculqués à un jeune journaliste nord-américain, on lui apprend à répondre, au sujet des événements dont il rend compte, aux questions suivantes: Qui (WHO), quoi (WHAT), où (WHERE), quand (WHEN), pourquoi (WHY), comment (HOW).

(2). Selon la technique de la «pyramide inversée», les éléments d'une nouvelle doivent se retrouver par ordre décroissant d'importance à partir du début de l'article.